Découverte de la trisomie 21 – La Fondation Jérôme Lejeune répond à l’avis du comité d’éthique de l’INSERM

Notre analyse de cette réponse.

Par Seraya Maouche | 03/09/2015

Après la publication par le comité d’éthique de l’Inserm d’un avis [1] sur la controverse de la découverte de la trisomie 21 (nous vous invitons à lire notre article en anglais sur ce sujet et le billet de Dr Maisonneuve sur Rédaction Médicale et Scientifique), la Fondation Jérôme Lejeune a répondu en publiant un rapport intitulé « controverse sur la découverte de la trisomie 21 – éléments de réponse » [2]. Elle a également publié un article [3] dans le journal La Croix  pour faire valoir son droit de réponse.
L’avis de l’Inserm, qui a été publié, le 14 septembre 2014, par son comité d’éthique, présidé par Prof Hervé Chneiweiss, a estimé que :

« Vu le contexte à l’époque de la découverte du chromosome surnuméraire, la part de Jérôme Lejeune dans celle-ci, a peu de chance d’avoir été prépondérante, sauf à ne pas porter crédit à la formation des personnes, (ici Marthe Gautier), dans l’acquisition d’une expertise (ici la culture cellulaire), a fortiori quand associée à un séjour hors de France (ici aux USA). »

Cet avis précise :

« L’histoire des découvertes n’est pas identique à l’histoire des sciences, et les processus de validation des connaissances restent très différents. L’approche technique est une condition nécessaire à la découverte – rôle clé de Marthe Gautier ; mais bien souvent il faut la prolonger pour en faire émerger la reconnaissance – contribution première de Raymond Turpin et par la suite de Jérôme Lejeune. La découverte de la trisomie n’ayant pu être faite sans les contributions essentielles de Raymond Turpin et Marthe Gautier il est regrettable que leurs noms n’aient pas été systématiquement associés à cette découverte tant dans la communication que dans l’attribution de divers honneurs. »

L’avis du comité d’éthique de l’Inserm a néanmoins reconnu le rôle de Jérôme Lejeune dans la valorisation de la découverte, notamment au plan international :

« Mais la part de Jérôme Lejeune est sans doute très significative dans la mise en valeur de la découverte au plan international, ce qui est différent de la découverte elle-même. Cette valorisation ne peut exister sans la première étape et lui demeure indissociablement subordonnée. »

Nous avons pris l’initiative d’examiner le rapport de la Fondation Jérôme Lejeune et de le comparer à tous les articles (scientifiques et articles de la presse française et étrangère) qui ont été publiés sur le sujet. Nous avons également analysé les documents d’archives qui ont été publiés par la Fondation en septembre 2014.

En outre, nous avons eu accès aux témoignages de grands scientifiques et aux archives de Dr Marthe Gautier, qui a gentiment accepté de répondre à nos questions. Nous avons aussi pris contact avec la Fondation Jérôme Lejeune, d’abord lors d’un entretien téléphonique, le 17 juillet 2015 à 11h30, avec Monsieur Thierry de la Villejégu, Directeur général de la Fondation Jérôme Lejeune qui nous a gentiment invité à lui envoyer, par courriel, toutes les questions afin qu’il puisse répondre avec Madame Birthe Lejeune (la veuve de Pr Jérôme Lejeune).

Nous discuterons, ci-après, point par point, les différents éléments de réponses qui ont été apportés par la Fondation Jérôme Lejeune. Puisque le rapport de la Fondation contient beaucoup de redondances, nous avons opté pour une réponse thématique au lieu de commenter page par page.

Tous les documents cités sur cette page ont été vérifiés. Les opinions exprimées dans les documents et les témoignages cités sur cette page n’engagent que leurs auteurs. L’auteur de cette page et les membres du projet Ethics & Integrity ne sauraient être tenus pour responsables pour les opinions, informations et propos collectés pour réaliser ce travail.

 

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Les points suivants seront discutés, ci-après :

  1. Ordre des auteurs sur la publication princeps de 1959
  2. Marthe Gautier a-t-elle été « victime du machisme » ?
  3. Pourquoi le Dr Marthe Gautier n’a pas réagi avant 2009 ?
  4. Pourquoi le Dr Gautier a-t-elle donc décidé de parler ces dernières années ?
  5. Jérôme Lejeune ou ses proches se sont-ils réclamé de la découverte de la trisomie 21 ?
  6. « Dénigrement » du rôle de Jérôme Lejeune ?
  7. Jérôme Lejeune avait-il une « carrière peu brillante » avant la découverte de 1959?
  8. Marthe Gautier connaissait-elle Jérôme Lejeune avant la découverte de 1959?
  9. Jérôme Lejeune a-t-il « volé » les lames?
  10. Pourquoi Marthe Gautier n’a-t-elle pas lancé la publication sans attendre le retour de Lejeune en 1958 ?
  11. La lettre envoyée par Raymond Turpin à Jérôme Lejeune en octobre 1958
  12. Le carnet de laboratoire du pavillon Parrot
  13. Contribution réelle de chaque membre de l’équipe de Pr Turpin à la découverte de 1959
  14. La frise de la chronologie de la découverte de 1959
  15. Contradictions, contre-vérités et erreurs
  16. L’avis du comité d’éthique de l’Inserm
  17. Bordeaux 2014 : des huissiers de justices à un congrès scientifique
  18. Le Prix Nobel et les engagements anti avortement de Jérôme Lejeune
  19. Le Prix Kennedy et autres distinctions
  20. Une plaque commémorative à l’Hôpital Trousseau
  21. La Légion d’honneur de Marthe Gautier

 

I- Ordre des auteurs

Dans sa réponse à l’avis du comité d’éthique de l’Inserm, la Fondation Jérôme
Lejeune explique :

« Le 26 janvier 1959, puis le 16 mars 1959, deux communications à l’Académie des sciences, établissant la présence de 47 chromosomes chez les enfants dits mongoliens, ont été publiées sous les signatures Lejeune, Gautier, Turpin, et dans cet ordre indiquant que le premier est le découvreur, que le dernier est le responsable de l’équipe et qu’entre les deux figurent les contributeurs à la découverte. »

Il est vrai que sur la publication princeps dans les Comptes Rendu de l’Académie des Sciences (séance du 26 janvier 1959) [4], qui est intitulée « les chromosomes humains en culture de tissus« , Jérôme Lejeune a signé la publication en tant que premier auteur (Fig. 1).

 Fig. 1. La publication princeps dans les Comptes Rendu de l’Académie
des Sciences – Séance du 26 janvier 1959.

Cependant, la question qui se pose est de savoir si véritablement cet ordre reflète la contribution de chaque auteur. Le Dr Marthe Gautier confirme que le Pr Raymond Turpin est l’auteur de l’hypothèse à l’origine de la découverte (même si le Pr Peter S. Harper dans son livre « first years of human chromosome – The beginnings of humans cytogenetics« , cite plusieurs scientifiques qui ont formulé cette hypothèse avant Pr Turpin) [5].

Nous savons que même de nos jours, beaucoup de manquements à l’éthique dans les publications scientifiques existent. Nous savons également que généralement c’est le responsable de l’équipe qui établit la liste des auteurs.

Nous détaillons ici quelques éléments qui contredisent la réponse de la Fondation Jérôme Lejeune sur la question de l’ordre des auteurs :

1- Dire que sur les publications, «le premier est le découvreur, que le dernier est le responsable de l’équipe et qu’entre les deux figurent les contributeurs à la découverte» n’est pas correct puisque quelques mois après la première publication en janvier 1959, il y a eu d’autres publications de Turpin, Lejeune et Gautier où cette dernière les a co-signé en dernière position (Fig. 2).

La question que nous posons à la Fondation Jérôme Lejeune, qui a avancé cet argument, est-ce Marthe Gautier a été la « responsable de l’équipe » où Lejeune a continué ses travaux de recherche ?

 Fig. 2. Une des publications du groupe du Pr Turpin où Marthe
Gautier a co-signé l’article en dernière position.

2- En plus de cette publication dans les Comptes Rendu de l’Académie des Sciences (séance du 14 avril 1959) [6], d’autres publications co-signées par les trois auteurs, Turpin-Lejeune-Gautier, ont également été publiées avec le nom de Marthe Gautier en dernière position. On note notamment une publication, en 1959, dans les Archives françaises de pédiatrie [7]. Une autre publication dans les Comptes Rendu de l’Académie des Sciences (séance du 1er avril 1959) [8] a également été co-signée par les trois scientifiques avec un quatrième auteur, Jacques Lafourcade. Le nom de Marthe Gautier apparaît également en dernière position (Fig. 3).

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 Fig. 3. Une autre publication de l’équipe du Pr Turpin où Marthe
Gautier a co-signé l’article en dernière position.

3- Cela a continué jusqu’en 1960 où Marthe Gautier a encore co-signé, en dernière position, un article avec Jérôme Lejeune et Raymond Turpin dans la Revue Française d’Etudes Cliniques et Biologiques [9], aujourd’hui connue sous le nom de la Revue Européenne d’Etudes Cliniques et Biologiques.

4- Une autre publication qui illustre très bien le rôle du Dr Gautier dans la découverte de la trisomie 21 est cet article, publié en 1959, dans les Bulletins et mémoires de la Société médicale des hôpitaux de Paris, qui a été signé par Marthe Gautier toute seule [10]. La Société Médicale des Hôpitaux de Paris (en abrégé SMHP) a été fondée en 1849 par les médecins des Hôpitaux de Paris. En 1959, les travaux de cette société sont publiés dans « les Bulletins et Mémoires de la Société médicale des Hôpitaux de Paris. A partir de 1969, ces bulletins ont continué sous le nom des Annales de Médecine Interne qui ont été fusionnées en 2004 avec la Presse Médicale [11].  Si le Dr Gautier n’était pas la découvreuse principale, pourquoi Jérôme Lejeune n’avait pas contesté cette publication à l’époque ?

5- Un autre document intéressant que nous invitons les lecteurs et la Fondation Jérôme Lejeune à consulter est l’enregistrement du travail scientifique sur la trisomie 21, qu’a effectué le Pr Raymond Turpin, en juillet 1958, à l’hôpital Trousseau avant le départ de Jérôme Lejeune aux USA. Le Pr Turpin a enregistré la découverte avec les noms R. Turpin, J. Lejeune et M. Gautier, donc un ordre des auteurs différent de celui qui a été utilisé pour la publication princeps dans les Comptes Rendu de l’Académie des Sciences.  Si on suit la définition de la Fondation Jérôme Lejeune, « le premier est le découvreur, que le dernier est le responsable de l’équipe et qu’entre les deux figurent les contributeurs à la découverte« , Jérôme Lejeune est donc « un contributeur » et non pas le découvreur principal.

Sur le document ci-après (Fig. 4), le nom de Jérôme Lejeune apparaît en 2ème position sur la troisième référence, citée dans l’article “la découverte de la trisomie 21″, publié en 2005, par Dr Marie-Hélène Couturier-Turpin (la fille du Professeur Raymond Turpin) dans La Revue du Praticien [12].

EnrigistrementTurpin1958

 Fig. 4. Page des références citées par Dr Marie-Hélène Couturier-Turpin
dans son article publié dans La Revue du Praticien.

Dans ce même article de la Revue du Praticien, la fille du Professeur Raymond Turpin écrit :

« Raymond Turpin offrit alors à Jérôme Lejeune de développer ces recherches par une thèse de doctorat ès sciences. De façon à faciliter son élaboration tout en respectant les usages universitaires, il avait proposé à Jérôme Lejeune d’être le premier signataire de la publication princeps. »

Une autre déclaration intéressante, qui confirme encore une fois comment l’ordre des auteurs a été établi, est cet article publié, le 21 octobre 2014, par Madame Birthe Lejeune (veuve de Jérôme Lejeune et vice-présidente de la Fondation qui porte son nom) dans le journal La Croix [13]. Madame Lejeune écrit :

« C’est Raymond Turpin qui a proposé à Jérôme d’être le premier signataire de
la publication
. »

Voilà donc une nouvelle preuve que c’est le Pr Turpin qui avait proposé à Jérôme Lejeune de signer en première position sur la publication princeps. Est-ce qu’avec toutes ces preuves,  la Fondation Jérôme Lejeune continuera à affirmer que « le premier [sur la publication] est le découvreur » ?

La Fondation Jérôme Lejeune ne pourra pas contester cette information parce que dans son rapport de septembre 2014, elle écrit :

 « C’est à Jérôme Lejeune, et non à Marthe Gautier, que le Pr Raymond Turpin, leur chef de service à Trousseau, a demandé de signer en premier la publication princeps de janvier 1959, désignant ainsi lui-même, aux yeux de l’histoire, celui qui resterait le découvreur de la cause du mongolisme. Il ne tenait qu’au Pr Turpin d’en disposer autrement mais la correspondance de l’époque montre que telle était d’autant moins son intention qu’en octobre 1958. »

Sur ce point, nous pensons qu’au nom de l’honnêteté intellectuelle est de l’intégrité scientifique, Jérôme Lejeune aurait dû refuser ce cadeau de son chef de service.

L’examen de la correspondance du 27 octobre 1958 entre le Pr Turpin et le Dr Lejeune révèle une grande complicité entre les deux hommes. Ils planifiaient ensemble de futurs projets et la carrière de Jérôme Lejeune. Cela explique pourquoi Raymond Turpin « avait proposé à Jérôme Lejeune d’être le premier signataire de la publication princeps« .

Jérôme Lejeune et Raymond Turpin ont préparé ensemble la publication princepts (qui semble être très banale et qui ne nécessitait pas un effort considérable). Le Dr Marthe Gautier a été avertie le samedi 24 janvier 1959 par Jérôme Lejeune. Elle affirme :

« Enfin, après retard, la publication est faite en 1959 peu de temps avant les Anglais. J’en suis avertie un samedi, trois jours auparavant. Mon nom est en second: Lejeune, Gautier, Turpin. Je suis très humiliée et stupéfaite. »

6- Avant la découverte de la trisomie 21, le Dr Marthe Gautier a publié en 1958 avec l’équipe du Pr Rutstein, aux Etats-Unis, un article utilisant les techniques de culture cellulaire [14]. Elle fut donc pionnière dans ce domaine. Jérôme Lejeune a rejoint le service du professeur Raymond Turpin en 1952 et a publié avec lui 12 articles avant la découverte de la trisomie 21, la question qu’on devrait poser est pourquoi  Jérôme Lejeune n’a pas découvert la trisomie 21 avant l’arrivée du Dr Marthe Gautier dans le service du Pr Turpin.

Birthe Lejeune, défendant son mari, a écrit dans la Croix du 21 octobre 2014 :

« Une autre lettre, de Marthe Gautier à Jérôme, lui demande de se dépêcher de rentrer de voyage pour faire avancer les travaux de recherche. »

La lettre en question (Fig. 5), qui datait du 20 octobre 1958, a été effectivement envoyée par  Marthe Gautier à Jérôme Lejeune (en Californie). Cependant le Dr Gautier n’avait jamais « demandé à Lejeune de se dépêcher de rentrer de voyage pour faire avancer les travaux de recherche. »

Fig. 5. Une Lettre de Marthe Gautier à Jérôme Lejeune en 1958.
(Cette lettre a été publiée par la Fondation Jérôme Lejeune sur Flickr)

Dans cette lettre, le Dr Gautier a discuté les difficultés qu’elle rencontre pour obtenir les tissus. Elle écrit à Jérôme Lejeune :

 « votre retour facilitera j’espère cette quête de tissus qui devient intolérable

La lettre ne contient aucune phrase ou expression qui pourrait indiquer que Jérôme Lejeune avait un autre rôle dans ce travail de recherche que la collecte de tissus provenant d’enfants mongoliens. Selon le Dr Gautier, Jérôme Lejeune avait une influence sur le Pr Turpin et cela permettait d’accélérer la collecte des tissues pour les cultures cellulaires. En outre, pour avoir les tissus, seuls les médecins, qui en la charge des enfants mongoliens, pouvaient discuter avec les parents pour obtenir leur consentement. Marthe Gautier ne s’occupait pas des enfants mongoliens à l’époque.

Dans son rapport, la Fondation Jérôme Lejeune cite une autre lettre envoyée par Marthe Gautier à Jérôme Lejeune, en juin 1957, mais la lettre est introuvable ! ni dans le rapport, ni sur le réseau Flickr, que la Fondation Jérôme Lejeune avait utilisé pour publier les images utilisées dans ce rapport.

 


 

II- Marthe Gautier a-t-elle été « victime du machisme » ?

La Fondation Jérôme Lejeune, critiquant les déclarations de Dr Marthe Gautier, écrit:

«Marthe Gautier, comme les jeunes femmes scientifiques de l’époque, aurait été victime d’un machisme mandarinal de la part de Lejeune. L’argument est ridicule puisque Lejeune était le cadet de Marthe Gautier et qu’il n’avait pas autorité sur elle. »

Ici, on peut facilement déceler les mauvaises pratiques de communication utilisées par la Fondation Jérôme Lejeune.

  1. Marthe Gautier a été effectivement « victime d’un machisme« , pas seulement de Jérôme Lejeune, mais surtout de la part de Raymond Turpin, son responsable d’équipe, qui avait proposé à son élève Jérôme Lejeune de signer en premier auteur la publication princeps de janvier 1959. Nous avons fourni suffisamment de preuves dans le paragraphe précédent qui confirme cela. La lettre publiée par la Fondation Jérôme Lejeune et qui a été envoyée par Raymond Turpin à Jérôme Lejeune, le 27 octobre 1958, révèle une grande complicité entre les deux hommes.
  2. Écrire que Lejeune était « le cadet » de Marthe Gautier est une exagération insupportable, Marthe Gautier est née le 10 septembre 1925, Jérôme Lejeune est né le 13 juin 1926. Une différence d’âge de moins d’un an ne met certainement pas une femme, en 1959, à l’abri des comportements machistes, notamment lorsque l’on est aidé par un responsable d’équipe qui n’a pas respecté les règles de l’éthique de publication scientifique. Il est important de rappeler ici que de 1953 à 1959, Jérôme Lejeune et Raymond Turpin ont publié ensemble 12 publications avant la publication des résultats de la découverte de la trisomie 21 en janvier 1959. Au total, ces deux auteurs ont publié ensemble 52 publications. Cependant, Marthe Gautier a co-signé seulement 9 publications avec le Pr Turpin. Il faut rappeler ici que Marthe Gautier n’a jamais été l’élève du Pr Turpin, ni externe ou interne dans son service.

Dans son article publié, en 2009, dans Médecine/Sciences, Marthe Gautier revient sur les conditions de son intégration à l’équipe du Pr Turpin :

« Le poste de chef de clinique promis chez le Pr M. Lelong avant mon départ a été donné à un collègue en mon absence. Seuls postes disponibles : à l’hôpital Trousseau chez le Pr R. Turpin chez qui je n’ai jamais été ni stagiaire, ni externe, ni interne. »

Le Pr Margaret W. Rossiter [15], une scientifique américaine qui enseigne l’histoire des sciences à l’université Cornell, a inventé l’expression « effet Matilda » (Mathilda effect) pour désigner  « le déni ou la minimisation systématique de la contribution des femmes scientifiques à la recherche, dont le travail est souvent attribué à leurs collègues masculins. » [16]. La scientifique a publié, en 1993, un article sur cet effet [17].

Dans son article, consacré au Dr Gautier [18], Hannah Waters écrit :

« A particular malignant form of the Mathilda effect manifested recently when French scientist Marthe Gautier attempted once again to earn recognition for her discovery of the genetic cause of Down’s Syndrome, 50 years after the fact. »

Ce qui peut être traduit en :

« Une forme particulièrement maligne de l’effet Mathilda s’est manifestée récemment  lorsque la scientifique française Marthe Gautier a tenté, une fois de plus, de gagner la reconnaissance pour sa découverte de la cause génétique du syndrome de Down, 50 ans après les faits. »

Nous tenons à préciser que le Dr Marthe Gautier ne connaissait pas le Pr Margaret W. Rossiter, ni la journaliste Hannah Waters. Elle a appris l’existence de ces travaux sur notre site Web.

En regardant la vidéo du débat « les Mardis des Bernardins » sur la chaîne catholique KTO, qui a été diffusée, le 8 avril 2014, à l’occasion du 20ème anniversaire de la mort de Jérôme Lejeune, nous avons eu l’impression que ce machisme continue. Jean-Marie Le Méné, Président de la Fondation Jérôme Lejeune, Arnold Munnich, Professeur et chef du département de génétique de l’hôpital Necker-Enfants malade et Monseigneur Jacques Suaudeau, Membre de l’Académie pontificale, étaient les invités à qui on a donné la parole pour raconter l’histoire de la découverte de 1959 !

 


Lors de ce débat, Monseigneur Jacques Suaudeau a déclaré :

« De retour à Paris, il [Raymond Turpin] charge immédiatement ses deux élèves qui sont Jérôme Lejeune et Marthe Gautier de prendre l’affaire en main. »

En août 1956, le Pr Raymond Turpin participait au premier congrès international de génétique humaine, à Copenhague où il a assisté à la présentation des résultats de  Tjio et Levan qui viennent de trouver le nombre de chromosomes de l’espèce humaine, qui est de 46, en utilisant des tissus provenant d’embryons humains avortés et grâce au choc hypotonique qui améliore l’étalement et la dispersion des chromosomes.

Présenter Marthe Gautier en tant qu’élève de Raymond Turpin est une falsification de la réalité et une manière d’humilier une femme scientifique et de la réduire à un rôle de technicienne. À cette époque, Marthe Gautier avait déjà réussi son concours d’interne en médecine avant de partir pour un an à l’Université Harvard. En 1956, lorsqu’elle rejoint l’équipe du Pr Turpin, elle est  déjà Chef de clinique. Elle avait également terminé un certificat d’Anatomo-Pathologie et un autre d’histochimie et de cytologie cellulaire à la Sorbonne. Un parcours exceptionnel comme l’a très bien décrit Pr Jean Kachaner dans la biographie qu’il a consacré à Marthe Gautier.

Monseigneur Jacques Suaudeau ne dit pas, par exemple, que Marthe Gautier a créé le premier laboratoire de cultures cellulaires en France comme c’est très bien écrit dans cet article publié, en 2014, dans le journal Leukemia [19].

« In the late 1950s, Marthe Gautier, a pediatrician, established the first laboratory in France for the study of genetics at the pediatric Trousseau Hospital on the eastern edges of Paris, as part of the service of Raymond Turpin. »

Marthe Gautier n’a jamais été l’élève du Pr Turpin, ni externe ou interne dans son service. Nous précisons ici que dans cette déclaration de Monseigneur Jacques Suaudeau, ce n’est pas le fait d’être « élève de Pr Turpin » qui pose problème, le Pr Turpin est un grand scientifique qui avait lancé, depuis des années, des programmes de recherche très intéressants. Mais plutôt le fait de présenter Marthe Gautier en tant que « élève ».

Contrairement à Jérôme Lejeune qui avait « raté », à plusieurs reprises, le concours d’interne en Médecine. Marthe Gautier a réussi ce concours et elle a été une des deux seules femmes sur 80 candidats à l’internat des Hôpitaux de Paris, un concours très peu féminisé à l’époque.

Madame Clara Gaymard, fille de Jérôme Lejeune et membre fondateur de la Fondation Jérôme-Lejeune, a publié, en 1997, chez les Éditions Critérion, un livre intitulé « la vie est un bonheur, Jérôme Lejeune, mon père ». Elle écrit (pages 16&17) :

« Il [Jérôme Lejeune] rate à plusieurs reprises l’internant. À la troisième tentative, il part le matin pour passer l’épreuve mais, plongé dans ses pensées, il prend le métro dans le mauvais sens. Il arrive en retard et la salle d’examen est déjà close. Il rentre penaud et renonce définitivement à la carrière de chirurgien. »

Monsieur Jean-Marie Le Méné confirme que la nomination de Lejeune à un poste de professeur a bénéficié de mesures dérogatoires exceptionnelles :

«..C’est vrai que sa carrière à ce moment-là a pris un tour différent puisque Raymond Turpin a même proposé qu’il soit nommé Professeur de génétique, ce qui était quelque chose d’inattendu pour deux raisons. D’abord, parce la génétique n’était pas tellement enseignée en médecine à l’époque et puis surtout parce qu’il n’avait pas suivi cursus honorum habituel»

Il explique :

« Il y avait un texte très ancien qui permettait de nommer professeur quelqu’un qui avait fait une découverte et c’est un texte qui datait de Napoléon III qu’on a exhumé et qui a permis de nommer Jérôme Lejeune premier professeur de génétique en médecine. »

 


 

III – Pourquoi Dr Marthe Gautier n’a pas réagi avant 2009 ?

Dans son rapport, la Fondation Jérôme Lejeune utilisait souvent l’argument du silence de Dr Marthe Gautier pendant de longues années pour décrédibiliser sa version. La Fondation écrit :

« Pendant 50 ans, il ne s’est rien passé. Mais, depuis 2009, la mémoire de Jérôme Lejeune a été attaquée par Marthe Gautier, née en 1925, seule survivante de l’équipe, qui prétend aujourd’hui avoir découvert toute seule la trisomie 21. Jérôme Lejeune aurait été un usurpateur et Marthe Gautier aurait été spoliée. »

Dans un article publié dans Hygie, le Journal de l’Association française des femmes médecins (Fig. 6),  le Prof Simone Gilgenkrantz, généticienne et spécialiste de l’histoire de la génétique et de la médecine, répond parfaitement à cette interrogation [20].

Hygie

Fig. 6. Couverture du numéro 64 de la revue Hygie.

Elle écrit :

« On peut s’étonner aujourd’hui que Marthe Gautier n’aie pas tenté de réagir, ce qui paraît normal à présent où les droits des femmes sont infiniment plus respectés. Mais ils ne pesaient pas lourds alors, et Monsieur Turpin souhaitait sans aucun doute avoir Jérôme Lejeune comme élève et successeur. Ceux qui savaient s’étonnaient auprès de Marthe, l’encourageant à dire la vérité sur cette découverte. Elle répondait qu’elle avait tout préparé et qu’on saurait  après sa mort. Ce n’est que sur les instances de ses amis qu’elle s’est décidée, à l’occasion du cinquantenaire de cette découverte française à publier son histoire telle qu’elle l’a vécue. On ne peut que s’en réjouir car, contrairement à Rosalind Franklin qui n’a pu être honorée de son vivant, la vérité peu à peu se fait jour et le rôle de Marthe Gautier dans la découverte de la trisomie 21 semble enfin reconnu.»

Nous avons posé la question au Dr Gautier lors d’un entretien avec elle le 19 juillet 2015 :

« J’en ai voulu beaucoup plus à Raymond Turpin qu’à Jérôme Lejeune parce que c’est lui le
responsable. »

a déclaré Marthe Gautier.

Les réponses qu’elle nous a données nous paraissent très sincères et convaincants lorsqu’elle explique les raisons de son silence. Elle explique qu’elle n’avait pas réagi parce que :

  1. Il était difficile à l’époque où le mandarinat était une pratique courante, de contester la décision d’un professeur comme Turpin.
  2. Elle a été nommée en cardio-pédiatrie à l’Hôpital Bicêtre en tant qu’assistant des Hôpitaux.
  3. Elle a été découragée par les intimidations dont le généticien Roland Berger a fait l’objet à la suite dans ses conflits avec Jérôme Lejeune.
  4. Elle a préféré ne pas s’exprimer au moment du vote de la loi Veil et durant tous les problèmes qui ont été entraînés par ce grand débat, notamment le diagnostic prénatal (DPN).
  5. La mort de Lejeune en 1994 l’a également amenée à ne pas s’exprimer juste après sa mort.
  6. Ensuite, il y a eu le processus de béatification de Jérôme Lejeune où elle a été impliquée, malgré elle, dans ce processus. Marthe Gautier n’a pas souhaité s’exprimer publiquement sur la découverte de la trisomie 21 pour ne pas mélanger les discussions sur la controverse de la découverte avec le débat qui a été lancé par plusieurs scientifiques de haut niveau, aussi bien en France qu’à l’étranger. Ces derniers ont écrit aux autorités religieuses catholiques pour s’opposer à la béatification de Jérôme Lejeune. Une de ces scientifiques est la généticienne britannique Patricia Jacobs, qui avait découvert en parallèle le chromosome surnuméraire chez les mongoliens, mais le Pr Turpin et son équipe ont publié avant elle (Pr Jacobs a ensuite publié ses résultats, qui confirment la découverte de l’équipe française, dans le journal Lancet). Avec un de ses collègues, Pr Jacobs a envoyé une lettre au Pape François pour lui demander de tenir en compte, lors de l’examen de la demande de béatification de Jérôme Lejeune, de la controverse de la découverte de la trisomie 21.

 « We write to you to draw your attention to some of his actions which we believe should be taken into account when consideration is being given to his beatification. »

« Nous vous écrivons pour attirer votre attention sur certaines de ses actions qui nous estimons, devraient être prises en compte lorsque vous envisagerez sa béatification.»

Elle explique :

« He [Jérôme Lejeune] and his colleagues, Marthe Gautier and Raymond Turpin, were involved in the study of mentally retarded children with what was then known as mongolism, but is now referred to as Down Syndrome. They discovered that, in children with Down Syndrome, there is an extra chromosome in all the cells of the body. Quite independently, the same observation was made by one of us (Patricia Jacobs). The tissue culture and microscopic observations of the French were carried out by Marthe Gautier. However, when Professor Lejeune first spoke of « his » findings at a conference in Montreal he did not mention the part that Madam Gautier had played, and claimed all the credit for himself. Furthermore, when he was presented with the Kennedy Prize in 1962 , he again failed to acknowledge the crucial role that Madame Gautier had played in this important discovery, thus again claiming all the credit for himself. We believe that to make such an error on at least two separate occasions suggests that the omissions were deliberate and had the sole purpose of enhancing his own reputation. »

« Lui et ses collègues, Marthe Gautier et Raymond Turpin, ont été impliqués dans l’étude des enfants ayant des retards mentaux avec ce qui a été connu à l’époque sous le nom du mongolisme, aujourd’hui désigné comme le syndrome de Down. Ils ont découvert que chez les enfants atteints du syndrome de Down, il y a un chromosome supplémentaire dans toutes les cellules du corps. Tout à fait indépendamment, la même observation a été faite par l’un de nous (Patricia Jacobs). La culture de tissus et observations microscopiques de l’équipe française ont été réalisées par Marthe Gautier. Toutefois, lorsque le professeur Lejeune a présenté, pour la première fois, « sa » découverte lors d’une conférence à Montréal, il n’a pas mentionné le rôle que Madame Gautier avait joué, et a réclamé tout le crédit pour lui-même en s’attribuant ainsi la découverte. En outre, quand il s’est présenté pour le Prix Kennedy en 1962, il a de nouveau manqué de reconnaître le rôle crucial que Madame Gautier avait joué dans cette importante découverte, ainsi attribuant, de nouveau, la découverte à lui-même. Nous croyons que faire une telle erreur dans au moins deux occasions distinctes suggère que les omissions étaient délibérées et ont eu pour seul but d’améliorer sa propre réputation. »

Les anciens collègues de Marthe Gautier (anciens internes), qui connaissaient la controverse sur la découverte de 1959, ont écrit à leurs évêques respectifs.

En France, le Dr Jacques Couvreur, agrégé de pédiatrie (décédé le 8 septembre 2014, à l’âge de 91 ans) a pris tout seul l’initiative d’écrire un courrier au Père Abbé de St Wandrille qui est postulateur, c’est-à-dire chargé d’instruire un procès en canonisation. Dans cette lettre, le Dr Jacques Couvreur  rétablit la vérité sur la découverte de la trisomie 21.

C’est dans une correspondance du 21 février 2011 entre le Pr Gilbert Huaut (« père de la réanimation pédiatrique française ») et le Dr Marthe Gautier, que nous avons eu accès à cette information. Marthe Gautier n’était pas informée de cette initiative. Le Pr Huaut, qui ne l’a pas vu depuis 20 ans, a trouvé son adresse électronique dans un article de Peter S Harper. Il lui a donc raconté son échange avec Dr Couvreur :

« J’ai gardé avec d’anciens collègues des contacts périodiques, à l’occasion des changements d’années. Parmi ceux-ci, figure Jacques Couvreur. Il était – comme tu as été pendant longtemps chez nous à St Vincent – un consultant apprécié en l’occurrence pour lui en pneumologie»

Indiquant qu’il partage l’indignation du Dr Couvreur,  le Pr Gilbert Huaut écrit  :

« Partageant l’indignation de Jacques Couvreur, me sont revenus des souvenirs complémentaires, que j’ai portés à la connaissance du père Abbé»

Il ajoute :

« Laissons les morts en paix par le silence, mais les excités qui se réclament de Jérôme Lejeune ne doivent pas être encouragés par une imposture supplémentaire»

Marthe Gautier a parlé en 2009, mais ses rapports d’activité Inserm, ses communications et ses présentations publiques indiquent qu’elle a toujours dit qu’elle était la découvreuse principale de la trisomie 21.

Lorsque, le 17 mars 2009, elle a été convié par monsieur Jean-Charles Nault, Postulateur de la cause de béatification du professeur Jérôme Lejeune, à une audition devant la commission d’experts chargés de l’enquête diocésaine, elle a donné la même version que celle publiée en 2009 dans Médecine/Sciences.

En mars 2012, le Dr Marthe Gautier a été invitée pour donner une présentation sur la découverte de la trisomie 21 lors du XXXIIIe séminaire de cardiologie pédiatrique, qui a eu lieu à l’auditorium de l’hôpital Européen Georges Pompidou les 8 et 9 mars 2012 (Fig. 7).

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Fig. 7. Page 4 du programme du
XXXIIIe séminaire de cardiologie pédiatrique séminaire.

Le Dr Gautier (Fig. 8) a été invitée par des scientifiques qui connaissaient ses travaux et son rôle dans la découverte de la trisomie 21.

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Fig. 8. Le Dr Marthe Gautier, le 8 mars 2012, après
sa conférence à l’Hôpital Européen Georges Pompidou.

Après examen des documents auxquels nous avons eu accès, la question est plutôt est-ce que ce n’est pas Jérôme Lejeune, ensuite sa Fondation qui ont gardé le silence en pensant que les déclarations de Marthe Gautier ne parviendraient pas à une reconnaissance internationale et à un avis officiel de l’Inserm, qui a décidé de revenir sur l’histoire de cette découverte.

« Vu le contexte à l’époque de la découverte du chromosome surnuméraire, la part de Jérôme Lejeune dans celle-ci a peu de chance d’avoir été prépondérante » –  INSERM

Dans son rapport de septembre 2014, la Fondation Jérôme Lejeune confirme cette hypothèse :

« Face à ces accusations et à ce dénigrement du rôle de Jérôme Lejeune, la Fondation Jérôme Lejeune a décidé de réagir. En 2009 elle s’était tue, constatant que les déclarations personnelles de Marthe Gautier ne connaissaient qu’une diffusion limitée»

Des documents d’archives auxquels nous avons eu accès indiquent que de nombreux scientifiques connaissaient les agissements de Jérôme Lejeune. Un groupe de scientifique et d’AI-HP se sont insurgé contre la décision de Raymond Turpin de nommer Jérôme Lejeune au poste de Professeur de génétique alors qu’il n’était pas ancien interne en médecine aux hôpitaux de Paris (AI-HP) . Un témoin rapporte les propos du Pr Jean Langlois, chirurgien hospitalo-universitaire, indiquant que la communauté médicale parisienne « aurait insisté auprès de Jérôme Lejeune pour qu’il associe Marthe Gautier à sa découverte puisque sa contribution avait été décisive des résultats obtenus« .  Ce témoin ajoute :

« Face à son refus, Jérôme Lejeune aurait alors été traduit devant le « Conseil de Famille », instance informelle regroupant les professeurs de l’assistance publique des Hôpitaux de Paris de l’époque et qui était garante du respect de la morale ». La condamnation qui aurait été prononcée ne semble pas avoir eu d’effet qui conduise l’intéressé à s’amender et, comme, il était d’usage à cette époque, les faits sont demeurés dans le secret. »

Les articles 21 à 32 des statuts de l’AAI-HP définissent le fonctionnement de ce « Conseil de Famille ».
Ce témoignage et les documents auxquels nous avons eu accès prouvent, encore une fois, que l’affaire « Gautier/Lejeune » est très ancienne et elle n’est certainement pas le résultat de l’article publié par le Dr Gautier, en 2009, dans Médecine/Sciences.

 


 

IV- Pourquoi le Dr Gautier a-t-elle donc décidé de parler ces dernières années ?

La réponse est simple : deux généticiens, spécialistes de la cytogénétique humaine, Peter S. Harper et  Simone Gilgenkrantz, étant à la retraite, ont pensé utile d’envisager l’écriture de l’histoire de la génétique. Le Pr Gilgenkrantz a publié plusieurs articles sur l’histoire de la génétique et de la médecine dont un avec EM Rivera, en 2003, sur l’histoire de la cytogénétique [21].

Le Dr Marthe Gautier a été contactée par ces deux généticiens. Avec elle, ils ont considéré qu’il était utile qu’elle puisse sortir de l’ombre de la cytogénétique et marquer le cinquantième anniversaire de la découverte de la trisomie 21. Il s’agit donc de vouloir écrire l’histoire de cette découverte et non pas « d’attaquer la mémoire de Jérôme Lejeune » comme l’avait écrit la Fondation Jérôme Lejeune.

La  méthode de cette dernière, qui consiste à essayer de décrédibiliser le Professeur Simone Gilgenkrantz en lui reprochant d’avoir « encouragé » le Dr Gautier ou d’avoir eu des positions contre les engagements de Jérôme Lejeune, constitue une censure inacceptable et une violation de la liberté de pensée. Il est tout à fait normal qu’une femme scientifique (ou un homme d’ailleurs) puisse encourager une femme qui a vécu une expérience traumatisante de défendre ses droits. C’est ce que nous raconte Elisabeth Pain dans son article, publié dans Science en 2014 :

«..Gilgenkrantz, who convinced Gautier to tell her story in 2009, says it should be told
regardless of the politics involved. To her, it’s one more tale of a female scientist wronged at a time when French science was still very sexist. »

Des hommes scientifiques ont également pris la défense du Dr Gautier dans cette affaire, on peut se demander pourquoi la Fondation Jérôme Lejeune focalise sur le Pr Gilgenkrantz et s’en prend systématiquement aux femmes.

L’examen des correspondances entre Marthe Gautier et ses anciens collègues, qui ont connu ou travaillé avec Jérôme Lejeune, montre que l’entourage de Lejeune et Gautier était informé de cette controverse autour de la découverte de trisomie 21. Dans une correspondance entre la journaliste américaine Randy Engel et le Dr Jacques Couvreur, ce dernier lui explique :

« First : the real story of the discovery of trisomy 21 is not well known, except in some well-informed but limited scientific circles. Second : even in these circles, the stealing of the discovery has not considered in the past as a fully unethical act. »

Madame Randy Engel, qui a réalisé, en 2013, une interview avec Dr Marthe Gautier a entendu cette histoire de son ami, qui était un des collaborateurs de Jérôme Lejeune. Elle a ensuite contacté le Dr Gautier pour lui demander de réaliser cette interview. Elle a écrit dans un émail qu’elle a envoyé au Dr Gautier, le 23 mars 2012 :

« About two years ago, a friend of mine who used to work at the Lejeune Lab called to let me know that there had been an expose of sorts in France which indicated that Lejeune had passed himself off as the sole discoverer of the extra chromosome in Trisomy 21 and that there was in fact another collaborator who was never acknowledged. »

Il y a deux ans, un de mes amis, qui travaillait auparavant dans le laboratoire de Lejeune, m'avait appelé pour me faire savoir qu'il y avait eu une forme de scandale en France qui signifie que Lejeune aurait décidé de se faire passer pour le seul découvreur du chromosome supplémentaire de la trisomie 21 et qu'il y avait, en fait, un autre collaborateur qui n'a jamais été reconnu.

En 2009, Marthe Gautier a publié, dans la revue Médecine/Sciences : « cinquantenaire de la trisomie 21, retour sur une découverte ». Une version, en anglais de cet article, a été publiée la même année, avec Peter S. Harper, dans la revue Human Genetics.

Dans cet article, Marthe Gautier écrit :

« Pédiatres avertis, nous savions que ce patron s’intéressait aux états malformatifs : tenter de distinguer l’inné de l’acquis. En 1937, il avait évoqué dans le mongolisme  la possibilité d’une anomalie chromosomique proche de celle de la mutation Bar de la drosophile. Il n’était pas le premier, ni le seul à faire ce type d’hypothèse, mais n’était pas allé plus loin à ce jour. Il s’était tourné vers l’étude des dermatoglyphes, un pis-aller de fortune, dans les recherches sur l’hérédité du mongolisme. »

Dr Marthe Gautier nous raconte « le déclic » et comment elle a pris l’initiative de lancer les recherches qui ont abouti, quelques années après, à la découverte de la trisomie 21:

« À la rentrée 1956, le Patron, revenant du Congrès International de Génétique Humaine à Copenhague, nous apprend que le nombre de chromosomes de l’espèce humaine n’est pas de 48, mais de « 46 » ; il dit alors regretter qu’il n’y ait pas à Paris de lieux où faire des cultures cellulaires pour pouvoir compter les chromosomes des mongoliens. Surprise par cette remarque, je m’en étonne et, forte de mon expérience américaine, je propose « d’en faire mon affaire, si l’on me donne un local ». Je sais qu’il faut agir vite, sans se tromper, et réussir les premiers, car les équipes internationales vont ou sont déjà entrées en compétition, rivalité habituelle dans le domaine de la recherche, comme ailleurs. »

La Fondation Jérôme Lejeune écrit :

« En 2009, à l’occasion du 50ème anniversaire de la découverte de la trisomie 21, le docteur Marthe Gautier a fait des déclarations polémiques dans un article de Médecine/Sciences (Volume 25, Numéro 3, Mars 2009), contestant le rôle du Professeur Lejeune. Elle y déclare en substance :

  1. qu’elle fut la première à décompter 47 chromosomes, et qu’elle le fit toute seule,
  2. qu’un nouveau venu”, “stagiaire” du nom de Lejeune, lui a alors tout bonnement volé la découverte,
  3. que Lejeune s’est attribué la découverte et a ainsi récolté toute la gloire par la suite. 

Ces déclarations furent répétées dans d’autres interviews (dont la principale à Randy Engel le 6 mars 2013), avec des variantes, et reprises au début 2014 sans qu’aucun article n’offre de preuves objectives ou apporte des témoignages pour étayer la thèse de Marthe Gautier. »

Nous ne partageons pas l’avis de la Fondation Jérôme Lejeune concernant l’absence de « preuves objectives » :

1- Comment oser minimiser le rôle décisif de Marthe Gautier alors que c’est elle même qui avait monté, en 1956, un laboratoire de cultures cellulaires à partir de biopsies d’enfants normaux et d’enfants mongoliens. Il s’agit du premier laboratoire français de cultures de cellulaires. Marthe Gautier a eu accès à un laboratoire vide avec seulement eau, gaz, électricité, mais cela ne l’a pas découragé à acheter, à ses propres frais, la vaisselle en verre neutre dont un appareil à eau distillée en verre neutre acheté chez Verrefer (près rue des Écoles à Paris), à faire appel à son compagnon pour aller chercher, chaque samedi, des œufs embryonnés à l’Institut Pasteur ou également à apporter, dans le coffre de sa voiture, un jeune coq avec son sac de blé, qui trouvera asile à l’Hôpital Trousseau, dans le jardin d’une infirmière et qui lui servira ensuite pour extraire le plasma de coq nécessaire pour ses cultures cellulaires.

La Fondation Jérôme Lejeune qui a écrit « la technique ne fait pas la découverte« , Marthe Gautier n’a pas appliqué un protocole écrit par le Pr Turpin ou par son élève, Jérôme Lejeune. Elle avait élaboré tout un programme de recherche qui a mené à la découverte de la trisomie 21.

2- Elle a été la seule membre de l’équipe du Pr Turpin à connaître les techniques de cultures cellulaires. Jérôme Lejeune, lui-même, l’a confirmé lors de la leçon inaugurale du 10 mars 1965 (Fig. 9) :

Fig. 9. Extrait du texte de la leçon inaugurale de
Jérôme Lejeune, le 10 mars 1965.

3- L’examen des correspondances de Marthe Gautier avec des laboratoires externes, quelques mois avant la découverte de la trisomie 21, montre que c’est elle-même qui a été  en charge de collecter les consommables nécessaires pour ses cultures cellulaires et d’écrire les protocoles pour les biopsies. Une lettre, en date du 30 octobre 1957,  a été envoyée à Marthe Gautier par le Dr J. Fabre, des laboratoires Houdé, à Paris dans laquelle il lui parle d’un produit et de son utilisation pour ses cultures cellulaires (Fig. 10).

Fig. 10. Lettre du Dr Fabre, des laboratoires
Houdé, au Dr Marthe Gautier

Le Dr Fabre lui a écrit :

  « Nous souhaiterions vivement être tenus au courant de vos recherches. »

4- Les échanges, que Marthe Gautier avait avec l’équipe chargée de la collecte des tissus, montrent que c’est elle-même qui écrivait les protocoles des cultures cellulaires.  Un exemple est donné sur la figure 11, qui représente un protocole de collecte de biopsie musculaire ou de Fascia Lata, destinée  à une culture de tissus pour comptage des chromosomes humains, comme l’on peut lire sur ce document écrit à la machine par Marthe Gautier.

  Fig. 11. Exemple d’un protocole utilisé dans le cadre
des recherches sur la trisomie 21 qui a été préparé par le Dr Gautier.

5- Comment expliquer que durant toutes les années précédentes où Jérôme Lejeune a collaboré avec Pr Raymond Turpin et ont publié ensemble 12 articles, ils n’ont pas pu découvrir cette aberration chromosomique ?

La Fondation Jérôme Lejeune écrit :

 « Il faut relire l’article de Marthe Gautier qui fonde l’avis du comité d’éthique de l’Inserm : elle donne des pages de détails sur la façon de faire une culture de cellules. Elle n’écrit rien sur l’étude du mongolisme, le pourquoi de la recherche sur les chromosomes, les conséquences de cette découverte. Il s’agit d’un élément technique apporté à la réflexion menée par Raymond Turpin et Jérôme Lejeune. »

Nous considérons inacceptable et contraire à l’éthique cette manière utilisée par la Fondation Jérôme Lejeune qui consiste à minimiser ou à ignorer la contribution d’autres scientifiques aux travaux de l’équipe du Pr Turpin.  Dans un éloge prononcé par le Pr Robert Laplane à l’Académie de Médecine, le 9 mai 1989 [22], il a évoqué les premiers travaux sur le mongolisme, qui ont été entrepris par le Pr Raymond Turpin et son élève le Dr Alexandre Caratzali :

« Dès 1929, en effet, il avait entrepris avec son élève Alexandre Caratzali une étude approfondie des caractéristiques du mongolisme. c’est sur la cause, alors totalement méconnue, que Raymond Turpin s’interroge surtout, avec l’espoir de « découvrir son origine ». En 1934, l’étude minutieuse de 104 familles comptant un ou plusieurs mongoliens lui permet de conclure à l’origine probablement germinale du mongolisme, non liée à une mutation génique. »

La publication résultant de cette étude a été co-signée par Raymond Turpin, Alexandre Caratzali et Melle H. Rogier [23]. Jérôme Lejeune n’avait pas encore commencé ses études de médecine à l’époque.

Marthe Gautier n’a jamais prétendu avoir été à l’origine de l’hypothèse sur l’aberration chromosomique chez les enfants mongoliens. Elle confirme également qu’elle ne s’intéressait pas à l’étude du mongolisme. Cependant, lorsque le Pr Turpin est revenue de la conférence de Copenhague en 1956 et il déplore le manque, en France, de maîtrise des techniques de cultures cellulaires pour mener des études sur les chromosomes, elle se manifeste et propose de monter un laboratoire de cultures cellulaires. Une responsabilité qu’elle avait assumée avec beaucoup de compétence et de rigueur.

6- La Lettre envoyée par Marthe Gautier à Jérôme Lejeune, le 20 octobre 1958, montre que ce dernier avait un rôle dans l’accélération de la collecte des tissus requis pour les cultures cellulaires. Cette lettre a été publiée par la Fondation Jérôme Lejeune en septembre 2014.

7- Dans la lettre qu’a envoyé Jérôme Lejeune à Marthe Gautier, le 5 novembre 1958 (plusieurs mois après les résultats observés chez le premier enfant mongolien), il lui a écrit « vos dernières préparations ont fait l’admiration … » (Fig. 12).

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Fig. 12. Lettre envoyée par Jérôme Lejeune à Marthe Gautier
le 5 novembre 1958 dans laquelle il lui écrit  « vos dernières préparations..»

8- Le 10 septembre 2015, Marthe Gautier aura 90 ans. Durant toutes les rencontres et les échanges téléphoniques ou électroniques, que nous avons eu avec elle, elle décrit avec une grande précision les travaux qu’elle avait mené pour découvrir la trisomie 21. L’accès à ses archives nous ont donné l’opportunité de consulter un grand nombre de documents très précieux dont des dossiers très bien documentés qu’elle utilisait pour enseigner la trisomie 21 à ses élèves.

En plus de tous ces documents qui ne laissent aucun doute sur la « maternité d’une découverte fondatrice de la cytogénétique« , pour reprendre une expression qui a été employée dans la revue Belge Athena dans son numéro 252 dans lequel un article a été consacré à la controverse de la trisomie 21, des témoignages auxquels nous avons eu accès indiquent que la communauté médicale connaissait cette histoire. Dans une correspondance que le Dr Gautier a reçue le 17 avril 2009, un professeur en médecine, ancien élève du généticien Roland Berger lui a écrit :

« J’ai lu avec attention le papier que vous avez écrit dans M/S. Roland Berger, dont je suis l’élève, m’avait raconté cette histoire. Mais la voir écrite m’a bouleversé et je supporte pas cette imposture. »

 


 

V- Jérôme Lejeune ou ses proches se sont-ils réclamé de la découverte de 1959 ?

La réponse est oui, malheureusement. Avant de fournir, ci-après, quelques exemples, nous tenons à informer nos lecteurs qu’en 1996, l’avocate des héritiers du Pr Turpin a fait parvenir à la Fondation Jérôme Lejeune un recommandée avec accusé de réception dans lequel elle lui a demandé de respecter le droit de leur père à la co-paternité  de la découverte de la trisomie 21 (Fig. 13).

 

Fig. 13. Copie d’une lettre envoyée par l’avocate de la famille Turpin à la
Fondation Jérôme Lejeune pour faire respecter les droits du Pr Turpin.

L’avocate de la famille Turpin a envoyé une copie à Marthe Gautier, le 8 janvier 1997, et une autre au Journal du Figaro, le 16 décembre 1996. L’avocate a contesté une publication de la Fondation Jérôme Lejeune faite dans le Figaro du 10 décembre 1996, dans laquelle il est précisé à deux endroits que « le Professeur LEJEUNE a découvert en 1959 la Trisomie 21 ».  L’avocate a expliqué au journal :

«..le découverte de la Trisomie 21 est le résultat du travail d’une équipe composée de Raymond Turpin, de Jérôme Lejeune et de Marthe Gautier. »

Nous présentons, ci-après, quelques exemples de publications de la Fondation Jérôme Lejeune ou de ses membres fondateurs dans lesquelles ils citent Jérôme Lejeune en tant que découvreur de la trisomie 21.

1- Dans un livre publié par Jean-Marie Le Méné, qui se présente ou qui laisse les autres le présenter comme l’un « des témoins privilégiés de la vie et de l’oeuvre du professeur Lejeune » alors que lors du débat sur la chaîne catholique KTO, que nous avons cité plus haut,  il a déclaré en répondant à la question de l’animateur :

« Vous me demandez d’évoquer la figure de Jérôme Lejeune que je n’ai pas connu. Je n’ai pas connu Jérôme Lejeune lorsqu’il avait 20 ans ou 30 ans..»

La question qu’on devrait se poser est comment Jean-Marie Le Méné se permet-il de témoigner d’une découverte et d’une période qu’il n’a pas connu ?

Actuellement Président de la Fondation Jérôme Lejeune, Jean-Marie Le Méné a présenté, dans son livre, Jérôme Lejeune comme « découvreur » et non en tant que « co-découvreur » (Fig. 14).

LivreLemene

Fig. 14. Copie d’écran de la description du livre de Jean-Marie
Le Méné, prise sur un site de vente en ligne [24].

2- Une simple recherche en utilisant n’importe quel moteur de recherche permet d’extraire plusieurs passages des sites Web de la Fondation Jérôme Lejeune où ce dernier est présenté en tant que découvreur de la trisomie 21 (Fig. 15).

preuvesDecouvreur

Fig. 15. Quelques exemples des publications en ligne de la Fondation Jérôme
Lejeune qui attribuent la découverte de la trisomie 21 à Jérôme Lejeune.

3- Dans son rapport de septembre 2014, la Fondation Jérôme Lejeune écrit :

« Jérôme Lejeune n’a jamais manqué une occasion de remercier ou d’honorer l’ensemble de ses collaborateurs dont M Gautier. Il a toujours associé Raymond Turpin et Marthe Gautier à la communication de la découverte. »

Des témoignages de scientifiques qui étaient présents lorsque Jérôme Lejeune a présenté, pour la première fois, les résultats de la découverte à McGill en 1958 indiquent qu’il n’avait jamais mentionné le Dr Gautier.  La lettre du Pr Patricia Jacobs qu’elle avait adressée au Pape François confirme cette information.

4- Dans ce livre, Clara Gaymard (fille de Jérôme Lejeune) écrit :

« Cette découverte de la première maladie par aberration chromosomique, mon père l’a faite au mois de juin, quelques jours avant d’emmener sa femme et ses enfants au Danemark. Au volant de sa voiture, il ne cesse de répéter « j’ai trouvé, je suis sûr que j’ai trouvé ! »

C’est triste qu’une femme, qui s’est engagée pour une meilleure place de la femme dans l’entrepreneuriat et dans la société, ne défende pas les droits des femmes scientifiques.

5- Dans des vidéos diffusées par la Fondation Jérôme Lejeune aux Etats-Unis, la découverte de la trisomie 21 est attribuée seulement à Jérôme Lejeune ! nous présentons ici un seul exemple de ces vidéos mais nous invitons les lecteurs à consulter d’autres exemples sur la chaîne Youtube de la Fondation Jérôme Lejeune.

 

La Fondation Jérôme Lejeune écrit :

« Jérôme Lejeune ne s’est jamais attribué la découverte lui-même. C’est le Professeur Raymond Turpin, chef du service dans lequel travaillaient Gautier et Lejeune, qui a reconnu Jérôme Lejeune comme le découvreur de la trisomie 21 et lui a demandé de signer en tête l’article princeps. »

Donc Jérôme Lejeune s’est contenté d’accepter ce « don » ou ce « cadeau » sans le moindre remords !


 

VI – « Dénigrement » du rôle de Jérôme Lejeune ?

Marthe Gautier affirme ne pas vouloir « dénigrer » ou minimiser le rôle de Jérôme Lejeune. Elle parle de son rôle à elle dans cette découverte et de l’expérience traumatisante qu’elle a vécue en 1959.

La Fondation Jérôme Lejeune écrit :

« Depuis 2009, la mémoire de Jérôme Lejeune a été attaquée par Marthe Gautier, née en 1925, seule survivante de l’équipe, qui prétend aujourd’hui avoir découvert toute seule la trisomie 21. »

Les membres de la Fondation Lejeune ont-ils pensé un seul instant à ce qu’a pu ressentir Marthe Gautier chaque fois qu’elle lisait ou écoutait « Jérôme Lejeune, le découvreur de la trisomie 21 ». N’est-ce pas une forme de violence de la priver de sa découverte et de diffuser des vidéos et des textes pour dire que c’est Jérôme Lejeune qui a fait la découverte alors qu’il a déclaré lui-même ne pas connaître les techniques qui ont mené à cette découverte ?

En outre, Marthe Gautier n’a pas parlé qu’après la mort de Jérôme Lejeune, ses rapports d’activité et ses communications scientifiques montrent qu’elle a toujours parlé en tant que découvreuse de la trisomie 21.

Les échanges cordiaux entre Marthe Gautier et Jérôme Lejeune ont souvent été utilisés par la Fondation Jérôme Lejeune ou par Madame Birthe Lejeune pour montrer qu’il n’a pas eu de polémiques entre les deux scientifiques :

« Jérôme Lejeune, pour sa part, n’a cessé de saluer la contribution de Marthe Gautier dans la découverte. Dans les échanges épistolaires entre les deux collègues, il n’y a nulle trace de polémique, au contraire. »

Nous estimons que c’est un minimum qu’il puisse remercier une scientifique qui a tout mis en place pour découvrir la trisomie 21 et qui n’a pas créé de polémiques lorsqu’on l’a empêché de signer, en premier auteur, la publication princeps ! surtout que cette découverte a permis à Jérôme Lejeune d’être nommé Professeur de génétique sans réussir son concours d’interne en médecine ou de suivre le « cursus honorum habituel ».

 


 

VII – Jérôme Lejeune avait-il une « carrière peu brillante » avant la découverte de 1959?

1- La communauté scientifique et médicale et les membres fondateurs de la Fondation Jérôme Lejeune s’accordent à reconnaître que la découverte de la trisomie 21 a lancé la carrière de Jérôme Lejeune et lui a permis d’être nommé Professeur de Génétique.  Jean-Marie Le Méné, son gendre et directeur de la Fondation Jérôme Lejeune a déclaré, le 8 avril 2014, sur la chaîne catholique KTO :

« ..C’est vrai que sa carrière à ce moment-là a pris un tour différent puisque Raymond Turpin a même proposé qu’il soit nommé Professeur de génétique, ce qui était quelque chose d’inattendu pour deux raisons. D’abord, parce la génétique n’était pas tellement enseignée en médecine à l’époque et puis surtout parce qu’il n’avait pas suivi cursus honorum habituel. »

2- La Fondation Jérôme Lejeune et Madame Birthe Lejeune critiquent le Dr Gautier sur l’expression « carrière peu brillante » de Jérôme Lejeune avant la découverte de 1959 mais ne réagissent pas à la question du journaliste de la chaîne KTO lorsqu’il s’interrogeait :

« Qu’est-ce qu’a fait qu’un jeune médecin qui ne connaissait pas le mongolisme a découvert en 1958 cette première anomalie chromosomique chez l’homme. »

Le journaliste aurait dû compléter sa question par « ne connaissait pas les techniques de cultures cellulaires », une chose que Jérôme Lejeune confirme dans sa leçon inaugurale du 10 mars 1965.

3- La découverte de la trisomie 21 a permis à Jérôme Lejeune  de bénéficier d’une procédure dérogatoire pour être nommé Professeur de génétique sans avoir passé avec succès le concours de l’internat.

4- Avant la publication des résultats de la découverte de la trisomie 21, Jérôme Lejeune avait co-signé 12 publications avec Raymond Turpin. Sur ces 12 publications, seulement trois ont été signées par Jérôme Lejeune en première position dans la liste des auteurs. Il n’avait fait aucune découverte avant 1959 et il n’a pas réussi son concours d’interne en médecine. C’est sans doute ce qu’a voulu exprimer Marthe Gautier. Cette dernière s’est référé aux documents officiels qui montraient le grade de Jérôme Lejeune en 1956. Un exemple de ces documents est présenté sur la figure 16 où on peut lire que, le 3 avril 1965, Jérôme Lejeune avait seulement le diplôme de Docteur en Médecine.

gradeFig. 16. Copie d’un extrait de la Semaine des Hôpitaux qui
montre le grade de Jérôme Lejeune en 1956.

 


 

VIII – Marthe Gautier connaissait-elle Jérôme Lejeune avant la découverte de 1959?

L’analyse du rapport de la Fondation Jérôme Lejeune indique que son auteur prend souvent la liberté de compléter les déclarations et les phrases des autres :

« Au contraire, Lejeune, en charge de la consultation des patients qu’on appelait alors « mongoliens » avait déjà publié plusieurs articles sur le mongolisme, il était déjà chargé de recherche au CNRS. Il n’était pas cet inconnu que décrit Mme Gautier. »

En rejoignant l’équipe du Pr Turpin avec Jean Aicardi, un des boursiers Fulbright, qui était avec Marthe Gautier aux USA, cette dernière n’avait jamais entendu parler de Jérôme Lejeune. La photo du service du professeur Turpin en janvier 1957 (Fig. 17) montre les membres du service dont Marthe Gautier (premier rang, première à gauche), Jacques Lafourcade (troisième au premier rang), professeur Raymond Turpin (cinquième au premier rang) et Jean Aicardi (au premier rang, premier à gauche). Jérôme Lejeune n’apparaît pas sur cette photo.

equipe

 Fig. 17. Photo de l’équipe du Professeur Raymond Turpin en janvier 1957.

Dans son article publié, en 2009, dans Médecine/Sciences, Marthe Gautier a écrit :

« Mais, je reçois bientôt des visites répétées de J. Lejeune. J.L., que je ne
connaissais pas, était stagiaire au CNRS et élève du patron. »

L’expression « stagiaire« , qui posait problème à la Fondation Jérôme Lejeune, était pourtant utilisé à l’époque pour désigner une personne qui n’est pas interne ou externe dans un service. Dire qu’on ne connaît pas une personne ne constitue pas un acte de « dénigrement » à l’égard de cette personne.

 


 

IX- Jérôme Lejeune a-t-il « volé » les lames?

Une des questions qui revient souvent dans la discussion est l’histoire des lames que Marthe Gautier avait confiées à Jérôme Lejeune en juin 1958.

Si l’auteur du rapport de la Fondation Jérôme Lejeune avait fait un minimum d’effort pour effectuer une recherche bibliographique et pour lire les interviews de Marthe Gautier, il aurait certainement épargné au lecteur des accusations infondées. Marthe Gautier n’a jamais accusé Lejeune de « voler » ou de « séquestrer » ses préparations ou ses lames.

Le journaliste britannique Nic Fleming a publié, en 2014, un article dans News Scientist, dans lequel il rapporte quelques déclarations de Marthe Gautier [25]. Sur le sujet des lames il écrit :

« Lejeune offered to get the photos done elsewhere, » says Gautier. « I said ‘ok, take the slides and bring me back the photos’. He took the slides. I never saw themagain. » She adds that when she asked about them, Lejeune said they were in Turpin’s office. »

« Lejeune m'avait proposé de faire le tirage des photos ailleurs», dit Gautier . "Je lui ai dit' Ok , prenez les lames et revenez avec les photos' . Il a pris les lames. Je ne les jamais revu depuis. "Elle ajoute que quand elle a demandé à leur sujet, Lejeune lui a répondu qu'elles étaient dans le bureau de Turpin. »

La Fondation Jérôme Lejeune a utilisé les correspondances entre Marthe Gautier et Jérôme Lejeune après cet incident des lames pour contredire la version de Gautier :

« Comme indiqué ci-dessous, la correspondance entre Gautier et Lejeune dans les mois et années qui suivirent la « séquestration » témoignent d’une collaboration étroite, cordiale et efficace entre eux. On voit mal comment cela aurait été possible après une séquestration et un supposé silence de Lejeune. »

Si les correspondances entre les deux scientifiques paraissaient cordiales c’est parce que Lejeune avait expliqué à Marthe Gautier que c’était le patron (Pr Turpin) qui avait gardé les photos.

 


 

X- Pourquoi Marthe Gautier n’a-t-elle pas lancé la publication sans attendre le retour de Lejeune en 1958 ?

La Fondation Jérôme Lejeune écrit :

« Par ailleurs, si Marthe Gautier avait eu le rôle prépondérant, pourquoi n’a-t-elle pas lancé la publication sans attendre le retour de voyage de Lejeune à l’automne 1958 ? L’argument de la photo ne tient pas puisqu’elle n’avait pas besoin de la photo pour publier. La publication ne comprend pas de photo et de toute façon qu’est-ce qui l’empêchait de refaire la photo ? »

En lisant ce paragraphe, nous avons eu l’impression que la personne qui a écrit le rapport de la Fondation Jérôme Lejeune n’avait aucune connaissance du déroulement d’un projet scientifique. La partie du carnet du laboratoire, qui n’a pas été publié par la Fondation, indique qu’il fallait attendre décembre 1958 pour avoir les résultats chez les 2ème et 3ème enfants mongoliens. Marthe Gautier attendait également les photos des lames qu’elle avait confiées à Jérôme Lejeune. Elle ne pouvait donc pas publier avec un seul sujet, il fallait attendre pour répliquer et confirmer le résultat initial observé en juin 1958.

Marthe Gautier n’avait pas besoin des photos pour les inclure dans la publication mais pour pouvoir classer les chromosomes et pour confirmer qu’il s’agissait bien d’un chromosome surnuméraire et non pas d’un artefact ou d’un fragment de chromatine. Dans une correspondance du scientifique canadien F. Clarke Fraser, au quelle nous avons eu accès, il confirme que lors de sa présentation des résultats de la découverte à McGill en août 1958, Jérôme Lejeune lui-même n’était pas certain qu’il s’agissait d’un chromosome supplémentaire. Fraser écrit :

« He [Jérôme Lejeune] thought it was an extra chromosome but wasn’t absolutely sure.»

Il fallait donc attendre la confirmation du premier résultat (observé en juin 1958) sur d’autres enfants mongoliens pour pouvoir publier. Nous démontrons, ci-après, que contrairement à la version donnée par le rapport de la Fondation Jérôme Lejeune, les résultats pour un deuxième enfant mongolien ne seront prêts qu’après le 12 décembre 1958.

La Fondation Jérôme Lejeune se contredit parce qu’elle écrit que Jérôme Lejeune « doit aussi convaincre le professeur Turpin, resté dubitatif même après la première publication». Si Lejeune, qui était proche du Pr Turpin, avait du mal à le convaincre, comment Marthe Gautier, qui avait des rapports très distants avec lui, aurait pu le faire.

Encore une fois, l’analyse donnée par la Fondation Jérôme Lejeune montre une ignorance totale des pratiques scientifiques chez la personne qui a écrit le rapport.

 


 

XI- La lettre envoyée par Raymond Turpin à Jérôme Lejeune en octobre 1958

La Fondation Jérôme Lejeune affirme que :

« En octobre 1958, cinq mois après le premier décompte de Lejeune daté
de mai 1958, Mme Gautier ne comptait toujours que 46 chromosomes chez les enfants mongoliens. »

Elle ajoute :

« Il ne tenait qu’au Pr Turpin d’en disposer autrement mais la correspondance de l’époque montre que telle était d’autant moins son intention qu’en octobre 1958, cinq mois après le premier décompte de Lejeune daté de mai 1958, Mme Gautier ne comptait toujours que 46 chromosomes chez les enfants mongoliens. »

Nous invitons les lecteurs à faire très attention aux contradictions et aux informations erronées qui existent dans le rapport publié par la Fondation Jérôme Lejeune, en septembre 2014. En effet, dans sa lettre du 27 octobre 1958, Raymond Turpin n’a jamais écrit  «46 chromosomes chez les enfants mongoliens». Le mot « mongoliens » a été ajouté par la Fondation Jérôme Lejeune.

Il n’est pas normal que la Fondation Jérôme Lejeune s’octroie la liberté de compléter les phrases du Pr Turpin. Ce dernier a écrit «Melle Gautier et Mme Massé en sont toujours à 46». Il voulait certainement parler des enfants normaux qui servaient de contrôles nécessaires pour pouvoir publier.

La Fondation Jérôme Lejeune écrit :

« Nous tenons d’ailleurs à la disposition des historiens la lettre manuscrite adressée le 27 octobre 1958 par le Pr Turpin à Jérôme Lejeune (alors en voyage à l’étranger) qui informe ce dernier que Marthe Gautier en est toujours à compter 46 chromosomes au lieu de 47 chez les enfants mongoliens. »

Les historiens seront certainement contents de combiner le contenu de cette lettre avec les données du carnet du laboratoire qui contredisent la version donnée par la Fondation Jérôme Lejeune.

Le Pr Turpin n’a pas écrit dans sa lettre du 27 octobre 1958 «47 chez les enfants mongoliens ». L’examen du carnet du laboratoire confirme qu’après la première observation de 47 chromosomes chez le premier enfant mongolien réalisée en juin 1958, il n’y avait aucune autre observation sur des enfants mongoliens avant décembre 1958 (la lettre du Pr Turpin datait du 27 octobre 1958).

Cependant, Le carnet du laboratoire montre que Marthe Gautier a continué ses cultures cellulaires sur des enfants normaux qui ont que 46 chromosomes, il est donc très plausible que le Pr Turpin puisse écrire «Melle Gautier et Mme Massé en sont toujours à 46» chez les enfants normaux.  

 


 

XII- Le carnet de laboratoire du pavillon Parrot

En présentant un carnet de laboratoire qui aurait été « tenu au jour le jour » par Jérôme Lejeune depuis juillet 1957, la Fondation Jérôme Lejeune espérait convaincre le lecteur que le découvreur principal de la trisomie 21 est Jérôme Lejeune. Avant de discuter la validité de ce carnet et si c’est Marthe Gautier ou Jérôme Lejeune qui a fait le décompte des 47 chromosomes pour la première fois chez les enfants mongoliens, nous focalisons, dans un premier temps, sur les erreurs du rapport de la Fondation Jérôme Lejeune sur ce sujet. Cette dernière a écrit dans un communiqué de presse qu’elle a publié le 7 février 2014 à propos du Dr Gautier :

« Les confusions sont excusables chez une personne âgée »

Même si nos entretiens avec le Dr Gautier, qui aura 90 ans, le 10 septembre 2015, ne laissent aucun doute sur ses facultés intellectuelles, sa mémoire et son intelligence, nous avons fondé notre analyse, ci-après, seulement sur le carnet du laboratoire en question. Nous avons pu identifier un grand nombre d’erreurs et de contradictions dans la version donnée par la Fondation Jérôme Lejeune, ce qui indique que c’est plutôt la déclaration de la Fondation qui est « dépourvue de fondement mais pas de contradictions ».

Il est regrettable qu’une Fondation qui finance des projets de recherche scientifique puisse commettre un tel grand nombre d’erreurs :

a- La Fondation Jérôme Lejeune écrit :

« Des notes du carnet de laboratoire, tenu au jour le jour par Jérôme Lejeune à partir du 10 juillet 1957, indiquent très précisément qu’il fait le décompte par deux fois, les 22 mai et 13 juin 1958, de 47 chromosomes. Ses notes (ses accents mis sur les deux observations) indiquent qu’il réalise l’aspect extraordinaire de la découverte et sa portée. »

Erreur n°1 : la date du 22 mai 1958 correspond à la date de la mise en culture cellulaire. Il est impossible que Jérôme Lejeune ou Marthe Gautier aient pu observer les résultats avant, au moins, une dizaine de jours (le temps nécessaire pour que les cellules puissent pousser suffisamment pour les transférer vers une subculture). Dans son livre, que nous avons discuté plus haut, Clara Gaymard écrit «cette découverte de la première maladie par aberration chromosomique, mon père l’a faite au mois de juin».  Avant d’essayer de contredire le Dr Gautier, nous pensons qu’il faut que les membres de la Fondations Jérôme Lejeune puissent d’abord s’entendre entre eux sur une date exacte. De plus, pour qu’on puisse parler de résultats scientifiques valides et reproductibles, on ne peut pas parler de découverte sur une seule observation.

Erreur n°2: La Fondation Jérôme Lejeune prétend que Jérôme Lejeune a fait le décompte une deuxième fois le 13 juin 1958. Encore une fois cette date correspond à la date de la mise en culture cellulaire. De plus, l’enfant en question n’est pas un mongolien, mais un sujet ayant un « syndrome intersexué ». Cela est écrit sur le carnet du laboratoire en question (numéro d’ordre 10). Une autre preuve que cet enfant n’est pas le deuxième enfant mongolien, c’est que, sur la page du carnet du laboratoire, qui n’a pas été publiée par la Fondation, une ligne (numéro d’ordre 20) correspond à la mise en culture, le 12 décembre 1958, de la biopsie du deuxième enfant mongolien (Fig. 18).

b- Pourquoi la Fondation Jérôme Lejeune a dissimulé les pages suivantes de ce carnet de laboratoire, notamment les lignes qui correspondent aux numéros d’ordre 19 à 25? Nous présentons, ci-après, la partie du carnet du laboratoire qui contredit la version donnée dans le rapport de la Fondation Jérôme Lejeune. La figure 18  montre que la culture cellulaire pour le deuxième enfant mongolien a été faite le 12 décembre 1958, donc après les vacances de Jérôme Lejeune au Danemark (sa fille raconte, dans son livre, que son père a fait «sa découverte au mois de juin, quelques jours avant d’emmener sa femme et ses enfants au Danemark») et après la présentation des résultats à McGill en août 1958.

carnetLab

 

Fig. 18. Copie du carnet du laboratoire du pavillon Parrot de l’Hôpital Trousseau.
La partie (a) a été copiée des pages du carnet publiées par la Fondation Jérôme Lejeune.
La partie (b) a été copiée du livre de Peter S. Harper.

Il est important de préciser, ici, que le généticien britannique Peter S. Harper a déjà publié, en 2006, une partie de ce carnet du laboratoire dans son livre « first years of human chromosomes – the beginnings of human genetics » (édition Scion Publishing) [5]. L’auteur indique, sur la page 60 de ce livre, que Dr Marguerite Prieur l’avait aidé à accéder aux archives et à reproduire ce document.

c– Le cahier du laboratoire indique qu’après l’observation de 47 chromosomes faite chez le premier enfant mongolien dont la mise en culture a été réalisée le 22 mai 1958, le Dr Gautier a continué de cultiver des tissus issus d’enfants normaux. La phrase extraite de la lettre de Pr Turpin, qui a été transformée par la Fondation Jérôme Lejeune, indique que « Melle Gautier et Mme Massé en sont toujours à 46″, ce qui correspond parfaitement aux dates des mises en cultures notées sur ce carnet. Aucune mise en culture de tissus provenant d’enfants mongoliens n’a été réalisée entre juin 1958 (date du premier décompte chez un enfant mongolien) et le 27 octobre 1958 (date de la lettre envoyée par le Pr Turpin à Jérôme Lejeune).

Donc les notes de ce carnet de laboratoire ne contredisent pas la version du Dr Gautier selon laquelle elle a confié les lames contenant ses préparations à Jérôme Lejeune en juin 1958. La version que donne la fille de Jérôme Lejeune dans son livre est plus compatible avec la version de Marthe Gautier qu’avec la version donnée dans le rapport de la Fondation Jérôme Lejeune.

d- Les notes du carnet du laboratoire, notamment la partie publiée par Pr Peter S. Harper contredisent le rapport de la Fondation Jérôme Lejeune. Cette dernière écrit :

« En outre, le carnet montre qu’il refait le comptage de 47 chromosomes concernant un patient trisomique différent, à plus de trois semaines d’écart de ses premières observations. Cela suppose qu’il ait reçu plusieurs séries de préparations de la part de Gautier à plusieurs semaines d’écart. »

La lecture du carnet en question indique que le comptage de 47 chromosomes chez un deuxième enfant mongolien a été fait après le 12 décembre 1958 puisque cette date correspond à la date de mise en culture pour le deuxième enfant mongolien (on peut lire cela clairement sur la ligne correspondant au numéro d’ordre 20: « Mongolien N°2 » sur le carnet du laboratoire).

Nous avons posé quelques questions sur ce carnet de laboratoire à Dr Marthe Gautier, elle confirme que :

  • Ce carnet est apocryphe; Selon elle, Jérôme Lejeune a copié le cahier d’écolier qu’elle utilisait pour noter ces mises en culture cellulaire. Nous ne pouvons ignorer, ici, que certaines cultures cellulaires ont été réalisées durant des périodes où Jérôme Lejeune se trouvait à l’étranger. Dire que le carnet du laboratoire est « tenu au jour le jour par Jérôme Lejeune » ne semble pas être une information valide.
  • Elle confirme également que les dates indiquées pour « nature de l’analyse et index (valeur en B) » correspondent aux dates de mise en culture et non pas aux dates d’observation des résultats.

Ecrire que « les notes du carnet de laboratoire de Lejeune indiquent précisément qu’il a fait ses propres observations et comptages dès mai 1958″ est une erreur et une désinformation. Comment a-t-il pu faire ses observations et écrire sur un carnet de laboratoire alors qu’il confirme lui-même ne pas connaitre les techniques de cultures cellulaires? De plus, dans la lettre qu’il avait envoyée au Dr Gautier, le 5 novembre 1958, il lui a écrit « vos dernières préparations..« .  Ce carnet n’a pu être fait qu’a posteriori parce qu’il ne constitue qu’un résumé des manipulations, notamment celles qui ont donné des résultats positifs.

Dans son rapport, la Fondation Jérôme Lejeune donne l’impression qu’il y avait deux laboratoires parallèles, un qui est tenu par Marthe Gautier et un autre par Lejeune, ce qui est faux et ne correspond pas à la réalité.

 


 

XIII- Contribution réelle de chaque membre de l’équipe du Pr Turpin à la découverte de 1959

L’examen de tous les documents auxquelles nous avons eu accès indique que :

  • C’est le Pr Turpin qui a émis l’hypothèse de la recherche.
  • C’est le Pr Turpin et son élève Alexandre Caratzali qui ont lancé le programme de recherche sur le mongolisme. Jérôme Lejeune a rejoint cette initiative plus tard.
  • C’est Marthe Gautier qui a pris l’initiative d’étudier et de vérifier l’hypothèse du Pr Turpin. Tous les témoignages concordent pour attester que c’est elle qui a monté le premier laboratoire de cultures cellulaires en France.
  • C’est Marte Gautier qui a été en charge de collecter les consommables et les ressources dont elle avait besoin pour ses cultures cellulaires. C’est aussi elle qui avait préparé les protocoles des cultures cellulaires. Elle n’était donc pas « une technicienne » qui exécutait un programme de recherche préparé par le Pr Turpin ou par son élève Jérôme Lejeune.
  • Le rôle de Lejeune s’est limité à  1) l’accélération de la collecte des tissus, 2) la production des photos des cultures,  3) la présentation des premiers résultats au Canada et 4) la préparation avec le Pr Turpin de la communication princeps pour l’Académie des Sciences.
  • Deux femmes techniciennes, Madame Macé et Madame Gavani ont assisté le Dr Gautier pour ses travaux de laboratoire.

 « Le découvreur est celui qui est parti d’une hypothèse, l’a vérifiée, y a cru et a porté le projet »

a écrit la Fondation Jérôme Lejeune dans son rapport de septembre 2014 (page 10). Ces tâches correspondent exactement à ce qu’a fait le Dr Gautier, qui a monté un laboratoire pour vérifier l’hypothèse du Pr Turpin. Elle est donc la découvreuse de la trisomie 21.

Beaucoup d’informations erronées ont été données dans le rapport de la fondation Jérôme Lejeune ou dans l’article publié par Madame Birthe Lejeune dans La Croix.  Écrire « Mme Gautier n’était pas généticienne, ne s’intéressait pas au mongolisme et n’avait rien publié sur le sujet » montre la démarche ridicule employée par la Fondation Jérôme Lejeune. De plus, Marthe Gautier n’a jamais dit ou écrit qu’elle était généticienne, ni avoir eu un intérêt pour l’étude du mongolisme. Cependant lorsque son équipe montre son incapacité à mener un programme de recherche sur les chromosomes, elle propose de le faire.

 


 

XIIII- La frise de la chronologie de la découverte de 1959

Le 26 septembre 2014, La Fondation Jérôme Lejeune annonce sur Twitter :

— Fondation Lejeune (@FondLejeune) September 26, 2014

La Fondation Jérôme Lejeune a inclus dans son rapport, de septembre 2014, cette frise chronologique intitulé « mythes et réalités ». Cependant elle contient beaucoup d’erreurs scientifiques et historiques.  Nous avons produit, sous forme de frise, la chronologie de la découverte de 1959 et une partie de la carrière exceptionnelle du Dr Gautier, en se basant sur les documents de l’époque et de la partie du carnet du laboratoire qui n’a pas été publiée par la Fondation Jérôme Lejeune.  Cette frise est disponible sur notre serveur sous format PDF.    

 


 

XV- Contradictions, contre-vérités et erreurs

Nous avons résumé dans ce tableau quelques erreurs, contre-vérités, et contradictions que nous avons pu identifier dans les publications de la Fondation Jérôme Lejeune sur la controverse de la découverte de la trisomie 21.   

 


 

XVI- L’avis du comité d’éthique de l’Inserm

« Manque de mémoire« , « des contre-vérités » et « un parti prix« ,  ce sont les trois qualificatifs qui caractérisent le rapport du comité d’éthique de l’Inserm selon la Fondation Jérôme Lejeune (Fig. 19). Tweet1FLejeune

Fig. 19. Copie d’écran d’un Tweet publié par la Fondation Jérôme Lejeune.

En publiant notre premier billet sur l’affaire « Gautier/Lejeune », nous avons reçu de nombreuses questions et critiques du rapport du comité d’éthique de l’Inserm. Ces critiques portent aussi bien sur le contenu que sur la forme. Les lecteurs se sont interrogés sur :

  1. Pourquoi le comité d’éthique de l’Inserm n’a pas publié la lettre de saisine, ni les noms des scientifiques qui ont pris l’initiative de saisir le comité?
  2. Pourquoi était-ce le comité d’éthique de l’Inserm qui était en charge d’examiner ce dossier et non pas le département de l’intégrité scientifique de l’Inserm?
  3. Pourquoi l’avis de l’Inserm n’est pas signé?
  4. Le comité a-t-il interrogé les deux parties de ce conflit?

Il faut rappeler ici que des critiques similaires ont été exprimées récemment à propos du rapport du comité d’investigation du CNRS dans le cadre de l’affaire Voinnet . Les institutions et les comités d’éthique étrangers publient souvent des rapports beaucoup plus transparents et avec beaucoup plus de détails, notamment sur la procédure d’investigation. Nous avons des exemples tels que le rapport d’ETH de Zurich dans l’affaire Voinnet ou aussi des rapports des comités allemands, par exemple dans l’affaire de l’ancienne ministre de l’Éducation Allemande.

Cependant, l’examen des documents de la saisine et des différentes correspondances entre le comité d’éthique et la Fondation Jérôme Lejeune, ou entre le comité et les chercheurs qui l’ont saisi, ne laisse aucun doute sur un manque de transparence ou un traitement privilégié qui aurait été accordé au Dr Gautier ou aux chercheurs qui ont saisi l’Inserm. Après avoir reçu la lettre de saisine, le comité d’éthique de l’Inserm a envoyé une lettre à la Fondation Jérôme Lejeune en l’invitant à commenter les faits (Fig. 20).

Fig. 20. La lettre envoyée par le comité d’éthique de
l’Inserm à la Fondation Jérôme Lejeune le 14 février 2014.
 

Nous avons pu obtenir de Dr Gautier une copie de la saisine. Cette dernière même si elle n’a pas été incluse dans le rapport du comité d’éthique de l’Inserm, n’a pas été gardée confidentielle. Elle a été envoyée à la Fondation Jérôme Lejeune, en pièce jointe, à la lettre, que nous avons discutée dans le paragraphe précédent.

Avant la saisine ou durant l’examen de cette dernière, le Dr Marthe Gautier n’a jamais rencontré le Pr Hervé Chneiweiss, président du comité d’éthique de l’Inserm, ni ses membres.

Après examen des documents d’archives fournis par la Fondation Jérôme Lejeune, qui ne nous ont pas convaincus, nous tenons à saluer le travail du Pr Hervé Chneiweiss et les membres du comité d’éthique de l’Inserm qui ont investigué ce dossier.

Selon l’article publié par Nicolas Chavassus-au-Louis dans le Journal Le Monde du 19 novembre 2014, les membres du comité d’éthique de l’Inserm ne semblent pas non plus avoir été convaincus par les archives publiées par la Fondation Jérôme Lejeune. Pr Hervé Chneiweiss a déclaré :

« Nous sommes prêts à faire évoluer notre avis en fonction des travaux des historiens mais les éléments d’archives mis en ligne ne nous semblent pas de nature à modifier notre message principal, à savoir que Jérôme Lejeune ne peut pas être considéré comme le découvreur de la trisomie 21. »

 


 

XVII- Bordeaux 2014 : des huissiers de justice à un congrès scientifique

L’incident a suscité beaucoup d’indignations dans la communauté scientifique, aussi bien nationale qu’internationale. Une scientifique intimidée, des huissiers de justice dans un congrès scientifique pour enregistrer la présentation d’une femme scientifique ! c’est certainement une première en France ou peut-être même dans le monde entier. « La vieille dame et les huissiers de la Fondation Lejeune », écrit Nicolas Chevassus-au-Louis, dans Le Monde du 1er février 2014.  Sylvestre Huet a choisi comme titre «trisomie 21 : La Fondation Lejeune menace par huissier». À l’international, les deux prestigieuses revues scientifiques, Nature et Sciences ont également écrit sur ce scandale.

Le 9 décembre 2013, le Dr Marthe Gautier a été conviée aux Assises de Génétique Humaine et Médicale, qui se sont déroulées à Bordeaux, du 29 au 31 janvier 2014. Une invitation officielle du Comité d’organisation lui a été envoyée par le Pr Didier Lacombe, Président de la Fédération Française de Génétique Humaine. Le Comité d’organisation a invité le Dr Gautier à donner une conférence plénière sur le thème de la « découverte de la trisomie 21 » le vendredi 31 janvier 2014 de 12.00 à 12.15 comme le montre son nom écrit sur le programme des assises (Fig. 21). Le Dr Gautier devait à l’occasion se voir remettre le grand Prix de la société française de génétique humaine.

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 Fig. 21. Copie de la page du programme des 7èmes assises
de Génétique Humaine et Médicale à Bordeaux en 2014.

 

Malheureusement la présence, dans ce congrès, des huissiers de justice, commandités par la Fondation Jérôme Lejeune pour enregistrer la présentation du Dr Gautier, ont amené les organisateurs à annuler l’intervention du Dr Gautier. Une décision qu’ils ont fortement regrettée dans ce communiqué :

« Considérant qu’il n’était pas acceptable de tenir cette cérémonie en présence d’huissiers, les organisateurs des Assises ont pris la décision d’annuler la communication de Marthe Gautier pour assurer sereinement la fin des travaux scientifiques et médicaux des Assises. Les généticiens soussignés comprennent et soutiennent la décision des organisateurs et souhaitent à présent exprimer leur opinion consensuelle. »

Lors de l’émission scientifique La Tête au carré sur France Inter du 4 février 2014, le Pr Benoît Arveiler du laboratoire Maladies Rares : Génétique et Métabolisme de l’Université de Bordeaux a essayé d’expliquer la position des organisateurs :

« Face à la présence de ces huissiers, il nous a semblé préférable pour assurer la sérénité de la matinée de conférence d’annuler cette conférence. Je ne vous le cacherai pas, une décision qui était compliquée à prendre. On a un très profond respect pour madame Gautier, on aurait aimé juste pouvoir faire ce geste sympathique qui est de lui remettre ce prix après l’avoir entendu dans son allocution. Ce qui est surtout regrettable dans cette histoire c’est que ce n’a pas pu se faire. »

Lors de son discours de décoration de la Légion d’honneur, le 16 septembre 2014, Marthe Gautier est revenue sur cet événement :

« Comme beaucoup d’entre vous le savent, au cours des Assises de Génétique qui se sont tenues à Bordeaux en janvier dernier, je devais recevoir le prix de la Fédération Française de Génétique. A cette occasion, je devais faire, un peu avant la remise du prix, une courte présentation intitulé « découverte de la trisomie 21 ». Il va sans dire que je m’étais efforcée de présenter mon rôle dans cette découverte en évitant toute polémique inutile. »

Elle ajoute :

«..mais des huissiers de justice, commandités par la Fondation Lejeune étaient présents à cette séance afin d’enregistrer mes dires et éventuellement m’attaquer pour diffamation à l’encontre du Professeur Lejeune. Au cas où l’huissier de justice ne pourrait remplir son rôle, on ferait usage de la force publique pour mettre à exécution la présente ordonnance !
Dans la crainte  d’un scandale, l’organisateur des Assises a souhaité que je renonce à mon exposé, ce que j’ai accepté, assez choquée toutefois de voir que de telles pratiques étaient possibles de nos jours. Immédiatement, la quasi-totalité de la communauté scientifique a réagi, indignée de constater l’impudence de la Fondation Lejeune d’être Officier dans l’ordre de la Légion d’Honneur. J’ai souhaité que Madame Claudine Hermann, Présidente d’honneur de l’association femmes & Science et vice-présidente de la plateforme européenne des femmes me remette cette décoration, entourée d’autres Femmes  & Science, qui sont ici aujourd’hui et je les remercie. »         

Dans son rapport de septembre 2014, la Fondation Jérôme Lejeune confirme avoir recouru aux huissiers de justice :

« Face à ces accusations et à ce dénigrement du rôle de Jérôme Lejeune, la Fondation Jérôme Lejeune a décidé de réagir. En 2009 elle s’était tue, constatant que les déclarations personnelles de Marthe Gautier ne connaissaient qu’une diffusion limitée. Néanmoins, en février 2014 quand elle a appris que Marthe Gautier s’apprêtait à intervenir sur la découverte de la trisomie 21, devant les Assises de génétique humaine et médicale à Bordeaux, la Fondation a décidé de faire enregistrer ses propos par voie d’huissier, en vertu d’une autorisation accordée par la justice, afin de défendre la réputation de Jérôme Lejeune, s’il venait à être diffamé. »

Dans son communiqué de presse du 7 février 2014, la Fondation Jérôme Lejeune écrit :

« Dans les jours précédent les assises, la Fondation Jérôme Lejeune a été prévenue d’une démarche de Mme Marthe Gautier de nature à porter atteinte à la mémoire du Pr Jérôme Lejeune.

On peut, dans un premier temps, s’interroger sur la source de cette information que la Fondation utilisait pour contrôler les activités des chercheurs.

Ensuite, si Dr le Gautier a été la seule concernée pourquoi demander l’autorisation du tribunal de grande instance de Bordeaux pour enregistrer également les propos de la généticienne Simone Gilgenkrantz, une des scientifiques qui soutiennent le Dr Gautier.

« On sait que Simone Gilgenkrantz a été parmi les premières à s’opposer à Jérôme Lejeune qui refusait le diagnostic prénatal conduisant à l’élimination des enfants porteurs de trisomie 21. »

a écrit la Fondation Jérôme Lejeune dans son rapport de septembre 2014. La question qu’on pose à la Fondation : est-ce que les scientifiques qui s’opposent à Jérôme Lejeune ou qui sont pro-avortement doivent être contrôlés et assignés devant la justice ?

 


 

XVIII- Le Prix Nobel et les engagements anti avortement de Jérôme Lejeune

Comme beaucoup de lecteurs qui ont suivi cette polémique autour de la découverte de la trisomie 21, nous avons regretté, dans un premier temps, les méthodes de certains journalistes qui ont mélangé la polémique sur cette découverte et les positions de Jérôme Lejeune contre l’avortement des enfants trisomiques. Nous avons estimé que toute personne, scientifique ou non, devrait avoir la liberté de penser et il ne faut pas utiliser les positions
anti- avortement de Jérôme Lejeune pour le décrédibiliser ou pour influencer le débat autour de la découverte de la trisomie 21. Le Dr Marthe Gautier elle-même pense que c’est une erreur de mélanger les deux questions.

Ce n’est pas les positions anti-avortement de Jérôme Lejeune qui sont à l’origine de cette polémique autour de la découverte de la trisomie 21 ou qui ont fait rater le Prix Nobel à l’équipe. La Fondation Jérôme Lejeune se trompe également en confondant déclarations de certains journalistes et positions de Dr Marthe Gautier.

Cependant, après le travail bibliographique, que nous avons effectué, dans le cadre de l’écriture de ce document, l’examen des publications de la Fondation Jérôme Lejeune et de ses déclarations et méthodes violentes à l’égard des femmes scientifiques et surtout la procédure de béatification de Jérôme Lejeune, nous avons compris pourquoi certains journalistes mélangeaient souvent les deux questions.

La Fondation Jérôme Lejeune se sert elle-même des positions anti-avortement de Jérôme Lejeune pour décrédibiliser ses adversaires. La Fondation a écrit que la saisine de l’Inserm et l’avis de son comité d’éthique laisse transparaître :

« la volonté de porter atteinte à la réputation d’un scientifique français, de renommée internationale, qui a consacré une partie de sa vie à la défense de la vie humaine menacée par l’avortement.. »

L’affaire « Gautier/Lejeune » est une controverse ancienne mais la procédure de béatification de Jérôme Lejeune a relancé le débat. Comment oser parler d’une « vie chrétienne exemplaire » de Jérôme Lejeune à côté de l’expérience traumatisante dont le Dr Marthe Gautier a fait
l’objet ?

Un  ancien donateur de la Fondation Jérôme Lejeune, que Dr Marthe Gautier ne connait pas, lui a écrit :

« Je suis, en tant que chrétien orthodoxe, défenseur de la personne humaine, du début à la fin de sa vie, opposé au malthusianisme, ce qui m’avait amené à soutenir la Fondation Lejeune, mais je dois dire que c’est fini, je suis très choqué par ce qui vous est arrivé..»

La Fondation Jérôme Lejeune écrit :

« ..Les confusions sont excusables chez une personne âgée. Ce qui l’est moins c’est l’instrumentalisation dont Mme Gautier a été victime par certains médias. Leur but serait-il de démontrer que Jérôme Lejeune, en raison de son opposition à l’avortement et de ce qu’ils considèrent comme un « catholicisme intransigeant » (horresco referens), ne saurait être l’auteur d’une découverte scientifique majeure ? »

Nous pensons que c’est plutôt la Fondation Jérôme Lejeune qui essaye de politiser un débat sur une question liée à l’éthique en recherche scientifique pour masquer des réalités sur l’histoire de la découverte de la trisomie 21.

En ce qui concerne le Prix Nobel, nous avons posé la question au Dr Gautier. Elle pense que la raison pour laquelle le secrétariat du Prix Nobel aurait décidé de ne pas attribuer le Prix Nobel à la découverte de la trisomie 21 est certainement liée à la règle de trois lauréats au maximum pour un même prix, qui est appliquée par la Fondation Nobel. Patricia Jacobs a également découvert la trisomie 21, peu de temps, après l’équipe française. Ce qui pose donc la question à qui il faut attribuer le prix.

Dans un entretien réalisé par S. Mouchet et J.-F. Picard avec le Pr André Boué , il a déclaré :

« La découverte des anomalies chromosomiques méritait le Prix Nobel de médecine, mais à qui ? Jan Linsten, un généticien qui était secrétaire du Comité Nobel à cette époque a rendu visite à Maurice Lamy et mon épouse [Joelle Boué] en leur demandant s’ils seraient choqués que le comité Nobel ne retienne pas le nom de Jérôme Lejeune. Il ne l’a pas eu..»

Nous avons contacté le service des archives de la Fondation des Prix Nobel pour obtenir plus d’information. La réponse que nous avons reçue, le 3 septembre 2015, indique que la base de données des archives des nominations ne contient actuellement que les données jusqu’en 1953. Les nominations sont gardées confidentielles pour une période de 50 ans.


 

XIX. Le Prix Kennedy et autres distinctions

Dans son rapport de septembre 2014, la Fondation Jérôme Lejeune écrit que la course aux honneurs «n’a jamais été la marque de Jérôme Lejeune». Comment expliquer alors que ce dernier a écrit à son épouse, à la suite de ses déclarations à San Francisco «qu’il avait perdu son Prix Nobel» si réellement il ne s’intéressait pas aux honneurs.

La Fondation Jérôme Lejeune, qui a écrit « Lejeune affirma par ailleurs tout au long des années que la découverte n’était pas le produit du travail d’un seul individu.« , ne s’est-elle jamais posé la question pourquoi Lejeune n’a pas partagé les Prix qu’il a reçu pour la découverte de la Trisomie 21 avec le Dr Marthe Gautier ?

La Fondation Jérôme Lejeune écrit :

« En 1962, Lejeune reçoit le prix Kennedy pour l’ensemble de ses travaux et pas uniquement pour son rôle dans la découverte. »

Une déclaration qui contredit leurs déclarations précédentes. Dans une vidéo diffusée aux Etats-Unis, la Fondation Jérôme Lejeune dit :

« Dr. Jerome Lejeune’s 1958 discovery led to international recognition and incredible carrier. His discovery of the genetic cause of Down’s Syndrome gained for him a recognition of President JF Kennedy , which awarded him the first Kennedy Price in 1962. He received many other awards as well, including the highest award a geneticist can receive, the William Allan Memorial Award from the American Society of Human Genetics in 1969. »

« La découverte de 1958 de Dr Jérôme Lejeune lui a permis une reconnaissance internationale et une carrière incroyable. Sa découverte de la cause génétique du Syndrome deDown lui a procuré la reconnaissance du Président J-F Kennedy, qui lui a décerné le premier Prix Kennedy en 1962. Il a reçu de nombreuses autres récompenses ainsi, y compris la plus haute récompense qu'un généticien puisse recevoir, le Prix William Allan Memorial Award de la société américaine de génétique humaine en 1969. »

En réalité, le résultat des efforts d’une femme scientifique (ici le Dr Marthe Gautier) a servi à nommer un homme (ici le Dr Jérôme Lejeune) à un poste de professeur en génétique et lui a permis de recevoir des prix et autres distinctions qu’il n’a même pas partagées avec elle !


 

XX. La plaque commémorative à l’Hôpital Trousseau

En 2009, une plaque a été apposée sur le mur du pavillon Parrot, où le Dr Marthe Gautier avait monté, en 1956, le premier laboratoire français de cultures cellulaires et a développé le projet qui a permis, quelques années après, de découvrir les causes génétiques du mongolisme.

Cette plaque a été dévoilée en présence de Madame Birthe Lejeune (la veuve de Jérôme Lejeune), le Dr Marie-Hélène Couturier-Turpin (fille du Pr Turpin), le Dr Jean-Claude Turpin (fils du Pr Turpin) et le Dr Marthe Gautier (Fig. 22).

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 Fig. 22. A l’Hôpital Trousseau, Bâtiment Parrot Roussel, la plaque
commémorative de la découverte de la trisomie 21 dévoilée par Mme Birthe
Lejeune, le Dr Marie-Hélène Couturier-Turpin, et le Dr Marthe Gautier.
Sur la photo, à gauche, le Pr Alain Laugier, qui a eu un rôle important dans cet
hommage rendu au Dr Gautier.

Le rôle joué par l’association des Amis, Alumni et Anciens de l’AP (AAA-APHP), en particulier Pr Alain Laugier, dans cet hommage à Dr Marthe Gautier montre encore une fois la solidarité de la communauté médicale avec elle.

 


 

XXI. La Légion d’honneur de Marthe Gautier

En 2014,  Marthe Gautier a été promue directement au grade d’officier dans l’Ordre National de la Légion d’Honneur par décret du Président de la République en date du 18 avril 2014. Elle a été décorée, le 16 septembre 2014, à l’Hôpital Trousseau par Claudine Hermann, Professeure honoraire de physique à l’École Polytechnique et membre fondatrice de l’association Femmes & Sciences (Fig. 23)

Après les événements de Bordeaux en 2014, Marthe Gautier avait enfin décidé d’accepter de recevoir ces honneurs qu’elle avait refusé dans le passé.

En réponse à certaines questions telles que « bien décorée mais pourquoi si tardivement pour une découverte faite il y a plus de 55 ans?« , ou « pour réparer une si ancienne injustice? » Marthe Gautier répond à ces interrogations:

« De tout cela, je suis responsable. Cette distinction m’a déjà été proposée, mais je l’ai refusée deux fois auparavant ». D’abord à la fin de ma carrière Inserm, Philippe Lazare, alors directeur de recherche Inserm, m’a proposé d’en faire la demande, mais il me semblait qu’il était trop tard. Une deuxième fois, j’ai refusé, à l’occasion du cinquantenaire de la découverte qui fut si agréablement célébrée ici à l’hôpital Trousseau..»

Alain Laugier, Professeur émérite à l’Université Pierre et Marie Curie – Paris 6, ancien chef de service d’oncologie-radiothérapie, hôpital Tenon et Secrétaire fondateur membre des « Amis, Alumni et Anciens de l’AP (AAA-APHP) témoigne de cela dans une lettre au quelle nous avons eu accès:

« Lorsque en 2009, nous avions à Trousseau posé une plaque commémorant au demi-siècle de cette découverte, Marthe Gautier avant souhaité que sa candidature ne soit pas proposée à l’entrée dans la Légion d’honneur. Nous avons respecté sa modestie excessive. »

 DecorationParClaudineHermannFig. 23. Claudine Hermann décorant Marthe Gautier
le 16 septembre 2014 [crédit. Marthe Gautier].

Lors de cette décoration, le Pr Hermann a déclaré :

« J’avais entendu parler depuis plusieurs années de Marthe Gautier: pour mes amies de l’association femmes & sciences et moi-même, elle est un exemple de femme ayant participé à une grande découverte en collaboration avec des collègues masculins et ayant eu des difficultés à faire reconnaître sa contribution. Les cas analogues, qui concernent des femmes aujourd’hui disparues, sont ceux de la britannique Rosalind Franklin (1920-1958) qui a collaboré avec James Crick, Francis Watson et Maurice Wilkins dans la découverte de la structure en double hélice de l’ADN et de Lise Meitner (1878-1968), autrichienne naturalisée suédoise, qui a participé avec Otto Hahn à la découverte de la fission atomique. La grande différence, cependant, est que Marthe est avec nous et qu’aujourd’hui la République honore son parcours, et en particulier sa contribution décisive avec Raymond Turpin et Jérôme Lejeune, à la découverte du chromosome 21, responsable de ce qu’on appelait à l’époque « le mongolisme ».

Le texte du discours du Pr Hermann lors de la cérémonie de décoration est disponible ici.

D’après le discours du Pr Hermann, le Dr Marthe Gautier a été proposée pour la Légion d’Honneur simultanément par deux voies indépendantes :  par « les amis alumni et anciens de l’Assistance publique (AAA) » et par le réseau « Demain la Parité» .

La décoration de Marthe Gautier a bénéficié de deux mesures exceptionnelles : il n’est pas d’usage de nommer quelqu’un dans l’ordre de la Légion d’Honneur après 80 ans, et il n’est pas d’usage d’élever quelqu’un directement dans l’ordre d’officier, sans avoir été d’abord chevalier.

« Le dossier de Marthe a certainement été particulièrement apprécié pour justifier de ces deux exceptions. »

                                         – Pr Claudine Hermann

 


XXII. Conclusion

Nous estimons que cette polémique autour de la découverte de la trisomie 21 n’est pas « une relecture d’un passé repeint aux couleurs des idéologies contemporaines pour créer et alimenter une pseudo polémique », comme l’a qualifiée la Fondation Jérôme Lejeune mais une étape importante pour écrire l’histoire de la génétique humaine et pour rétablir les réalités de certaines découvertes. Nous savons tous, aujourd’hui, que James Watson,  Francis Crick et Maurice Wilkins n’auraient certainement pas pu découvrir la structure en double hélice de l’ADN sans la contribution majeure de Rosalind Franklin, cette autre femme scientifique victime du sexisme et du machisme dans la recherche génétique.

Écrire que cette controverse « n’a pas grand-chose de scientifique » constitue une falsification de la réalité. Dans cette affaire, il ne s’agit que de questions scientifiques et du respect des règles de l’éthique liées à la conduite et à la publication des travaux scientifiques.

Nous estimons que le rapport de la Fondation Jérôme Lejeune est très violent à l’égard d’une femme scientifique, qui a eu un parcours exceptionnel. Faire d’une femme médecin, chef de clinique et chercheuse une « simple technicienne« , qui aurait exécuté les ordres de ses collègues masculins, constitue une grande humiliation, pas seulement pour Marthe Gautier, mais pour toutes les femmes scientifiques.

Faire le tirage des photos d’une culture cellulaire réalisée par une femme scientifique et les présenter dans un congrès « ne fait pas la découverte » non plus.

Ce rapport est aussi violent et insultant à l’égard du comité d’éthique de l’Inserm. La Fondation écrit :

« Il faut lire l’article de Marthe Gautier qui fonde l’avis du comité d’éthique de l’Inserm..»

Nous avons également recensé beaucoup de fausses déclarations et falsifications des réalités dans le rapport de la Fondation Jérôme Lejeune. Par exemple,  la Fondation écrit « dans une interview à France Inter (Emission La Tête au Carré du 4 février 2014), les accusations initiales de Gautier (entre autre que Lejeune a volé sa découverte) sont oubliées. »  Marthe Gautier n’a pas été interviewée dans le cadre de cette émission. De plus, « les accusations » n’ont pas été oubliées. 

En plus d’un grand nombre de fautes d’orthographe et d’incohérences dans le rapport de la Fondation Jérôme Lejeune, nous avons pu constater que cette dernière utilisait une démarche inacceptable pour tromper le lecteur; des citations sans donner la source ou aussi des citations de documents non fournis avec le rapport. Par exemple, la lettre de Marthe Gautier à Jérôme Lejeune de juin 1957 et les lettres de Lejeune à sa femme Birthe.

La grande question : pourquoi la Fondation Lejeune a dissimulé la partie du carnet du laboratoire qui contredit sa thèse? Nous saluons ici les efforts du Pr Harper dont le livre nous a permis d’accéder à ce document des archives de l’Hôpital Trousseau.

La Fondation Jérôme Lejeune, qui avait écrit «aucun article n’offre de preuves objectives ou apporte des témoignages pour étayer la thèse de Marthe Gautier»,  dispose désormais de cette page web avec des preuves objectives et surtout d’une analyse sérieuse qui contredit sa version publiée dans le rapport de septembre 2014 ou celle publiée dans le journal La Croix. En toute objectivité et neutralité nous avons pu montrer que les déclarations de Marthe Gautier sont fondées et soutenues, même avec les documents d’archives fournis par la Fondation Jérôme Lejeune.


Vous pourrez nous transmettre vos commentaires sur cette page ou par email (contact@ethics-and-integrity.net).

Remerciements

Nous tenons à remercier toutes les personnes et organisations qui ont accepté de répondre à nos questions pour réaliser ce travail. Nous remercions également toutes les personnes qui ont lu cette page et ont accepté de nous envoyer leurs commentaires/corrections. Merci également aux membres de l’Académie des Sciences pour leur réponse concernant l’erreur sur le nom du Dr Gautier sur la publication de 1959.


Références

  1. Comité d’Ethique de l’Inserm. Avis du Comité d’éthique de l’Inserm relatif à la saisine d’un collectif de chercheurs concernant la contribution de Marthe Gautier dans la découverte de la trisomie 21. 14 Septembre 2014. [PDF]
  2. La Fondation Jérôme Lejeune. Controverse sur la découverte sur la découverte de la trisomie 21 – éléments de réponse. Septembre 2014. [PDF]
  3. La Fondation Jérôme Lejeune. Trisomie 21, la Fondation Jérôme Lejeune répond. La Croix, 25 septembre 2014.
  4. Lejeune J, Gautier M, Turpin R. [Human chromosomes in tissue cultures].  C R Hebd Seances Acad Sci. 1959 Jan 26;248(4):602-3.
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  7. Lejeune J, Turpin R, Gautier L. [Chromosomic diagnosis of mongolism]. Arch Fr Pediatr. 1959;16:962-3.
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  9. Lejeune J, Turpin R, Gautier L. [Study of human somatic chromosomes. Technic for the culture of fibroblasts in vitro].  Rev Fr Etud Clin Biol. 1960 Apr;5:406-8.
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  22. Robert Laplane. Éloge de Raymond Turpin (1895-1988): séance de 9 mai 1989. Bull Acad Natl Med 1989;173: 535-43
  23. Raymond TURPIN, Alexandre CARATZALI et Melle H. ROGIER. Étude étiologique de 104 cas de mongolisme et considérations sur la pathogénie de cette maladie (1937). 1er Congrès de la Fédération Internationale latine des Sociétés d’Eugénique, p. 154 à p.164.
  24. Cette copie d’écran a été prise, le 28 aout 2015, sur le site http://www.e-leclerc.com/espace+culturel
  25. Nic Fleming. J’accuse…New Scientist, 02624079, 4/5/2014, Vol. 221, Edition 2963.