L’ « affaire » Étienne Klein : « Se recopier » est un auto-plagiat

Cet article a été publié le 8 décembre 2016 sur le site Mediapart par Seraya Maouche.

L’ « affaire » des plagiats du physicien Étienne Klein continue de susciter beaucoup d’interrogations et de questionnements. Après les nouvelles révélations, qui ont été publiées par le journal l’Express et la publication de cette affaire dans la revue scientifique américaine Science, nous avons jugé nécessaire d’apporter quelques réflexions, notamment sur la définition de l’auto-plagiat.

Depuis sa révélation dans la presse, l’affaire de plagiat dans laquelle est impliqué le physicien et vulgarisateur scientifique, Étienne Klein, suscite encore beaucoup d’interrogations et de questionnements, notamment sur la définition de l’auto-plagiat.

Nous avons estimé nécessaire d’apporter quelques rappels afin de corriger quelques erreurs de communication ou d’interprétation qui ont été commises par le scientifique Étienne Klein ou par certains de ses défenseurs.

Rappelons d’abord brièvement que, le 27 novembre dernier, le journal l’Express  a accusé le physicien Étienne Klein de plagiat dans son dernier live sur Einstein et dans certaines de ses chroniques. Dominique Leglu, directrice de la rédaction de Sciences et Avenir, a publié un éditorial dans lequel elle estime que le travail réalisé par le journaliste Jérôme Dupuis sur cette affaire, lui « est apparu implacable ». Nous avons également publié une analyse de cette affaire qui a permis de révéler d’autres cas de fraude académique, notamment le « recyclage » par Étienne Klein d’une conférence sur les nanotechnologies, qui date de 2010, pour la présenter au dernier « Big Bang Santé« , qui a été organisé par Le Figaro à la Maison de la Chimie.

Après avoir plaidé coupable dans Sciences et Avenir et dans un article de l’Express, Étienne Klein a choisi de minimiser ses plagiats dans une tribune publiée dans Le Monde. Le physicien a choisi la désinformation, de manière intentionnelle ou par ignorance, ce qui porte atteinte à la déontologie et au respect des règles de l’intégrité académique.

L’Express, qui a initialement publié quelques échantillons du plagiat auquel s’est livré Étienne Klein, a été contraint de répondre à la tribune d’Étienne Klein en publiant sept nouveaux cas de plagiats qui ne laissent aucun doute sur les pratiques frauduleuse du physicien.

« Dans sa première livraison, L’Express, pour les besoins de sa démonstration, avait livré une dizaine d’échantillons des « emprunts » opérés par le physicien, estimant inutile d’en produire davantage. La défense de l’intéressé nous contraint à en publier une nouvelle sélection inédite puisée dans trois de ses ouvrages. Ces exemples illustrent les méthodes du physicien, pour le moins problématiques venant d’un titulaire d’une habilitation à diriger des recherches (HDR), plus haut grade de l’Université française. « , écrit le journaliste Jérôme Dupuis dans l’Express du 7 décembre.

La revue scientifique américaine Science a publié hier sur son site d’information un article sur cette affaire. Martin Enserink, l’auteur de cet article a précisé qu’Étienne Klein n’a pas répondu à sa demande pour commenter cette affaire. Nous avons également essayé de joindre l’intéressé à l’Institut des hautes études pour la science et la technologie (IHEST) et à son laboratoire au CEA afin de solliciter ses commentaires et les inclure dans cet article.

De nombreuses erreurs dans les stratégies de communication ou de défense du physicien :

Première erreur : la biographie d’Étienne Klein

La réponse d’Étienne Klein, dans Le Monde, commence par : « Professeur à l’École Centrale à Paris », une information à vérifier parce que le service presse de L’École Centrale à Paris (ECP) nous a confirmé qu’Étienne Klein n’est pas Professeur à l’ECP, mais qu’il est enseignant vacataire dans cette école avec une dizaine d’heures de cours par an.
En réponse à des critiques sur les réseaux sociaux, Le Monde a essayé de justifier pourquoi la tribune d’Étienne Klein a été partagé sur leur compte Le Monde Science :

« On ne lui donne aucune excuse. Ce texte a été publié par la rubrique Idées, pas par la rubrique Science. Si ce texte s’est retrouvé dans la rubrique Science et sur ce fil Twitter, c’est juste parce qu’il a été « tagué » Science. Publier une tribune, ce n’est ni soutenir ni approuver. Le Monde n’a écrit nulle part qu’il soutenait Étienne Klein« .

Deuxième erreur : plagier un plagiaire n’innocente pas Étienne Klein d’avoir plagié

Un des arguments qui ont été utilisés par Étienne Klein pour se défendre est que trois de ces « victimes », Gilles Cohen-Tannoudji, Michel Spiros et Yves Couder, dont les noms ont été révélés par l’Express, ont réagi pour préciser à ce quotidien que le texte plagié ne leur appartient pas. Plagier un plagiaire ou quelqu’un qui a « recyclé » un texte sans chercher la référence n’innocente pas Étienne Klein. Si Gilles Cohen-Tannoudji et  Michel Spiro ne sont pas les auteurs du texte qui été plagié, il faut chercher les véritables victimes de ce plagiat. Il est toujours possible de citer un site Web où un auteur a lu un texte même si son auteur n’est pas connu.

Troisième erreur : le conflit d’intérêt

Etienne Klein ne précise pas dans sa tribune dans Le Monde que Gilles Cohen-Tannoudji est un chercheur émérite dans son laboratoire au CEA. Cela peut être considéré comme une forme de conflit d’intérêts parce que la « victime » est sous l’autorité du « plagiaire« , selon les révélations de l’Express. « Un cas évident de conflit d’intérêts non révélé » [clear case of undisclosed material conflict of interest], a commenté le Professeur Richard H. Ebright de l’université Rutgers (New Jersey, USA) sur son compte Twitter.

Quatrième erreur : « se recopier n’est pas du plagiat »

« Se recopier n’est pas du plagiat« , nous a écrit un lecteur, pensant avoir détecté une « erreur significative » dans notre précédent article. Nous l’avons invité à lire une des publications de la spécialiste du plagiat en Suisse, Michelle Bergadaà, et un de nos précédents articles sur la duplication des publication. Ce lecteur nous a envoyé : « je ne trompe personne en attribuant à moi-même aussi la responsabilité du second texte« , nous expliquerons, ci-après, pourquoi « recycler » un texte constitue un manquement à la déontologie et aux règles de bonne conduite scientifique. Participer à une conférence en 2016 sur les « Big Data » en santé est écouter un texte « recyclé » par Monsieur Klein d’une conférence sur les nanotechnologies, qui date de moins de six ans, n’est-ce pas une forme de tromperie ?

L’auto-plagiat est une fraude académique

Que des lecteurs, qui n’ont jamais publié d’articles ou de livres, ignoraient que « recycler » un texte relève de l’auto-plagiat (self-plagiarism, en anglais), nous pouvons l’admettre, mais lorsqu’un directeur de recherche ou des chercheurs, qui essayent de le défendre, ignoraient que l’auto-plagiat est une forme de fraude académique, cela pose un vrai problème.

Dans un article d’Eldon R Smith, qui a été publié dans le Journal Canadien de Cardiologie, l’auteur explique que « lorsqu’un auteur publie un article contenant des passages ou des paragraphes déjà publiés par lui-même« , il devrait y avoir « reconnaissance de la paternité, appuyée d’un renvoi à l’article en question« .

Le Comité d’éthique du CNRS (COMETS) a publié, en 2014, un guide intitulé « Promouvoir une recherche intègre et responsable », dans lequel des définitions précises du plagiat et de l’auto-plagiat ont été données :

« Le plagiat consiste en l’appropriation d’un contenu (texte, images, tableaux, graphiques…) total ou partiel sans le consentement de son auteur ou sans citer ses sources. Il cible non seulement les publications mais aussi les thèses, rapports… La facilité d’accès aux ressources du Web a banalisé l’usage du « copié/collé » tendant à faire oublier que le plagiat relève de la malhonnêteté intellectuelle et de la fraude.  »

Dans le cas d’Étienne Klein, il y a clairement des cas de plagiat. Toutes les analyses de détection automatique de plagiat que nous avons effectuées sur les textes d’Étienne Klein n’ont jamais donné une « barre blanche », ce qui serait une indication qu’un texte est issu d’une source unique et ne contenait aucune partie plagiée ou auto-plagiée.

Voici la définition de l’auto-plagiat qui a été proposée par le CNRS :

« L’auto-plagiat, consiste pour son auteur, à « recycler » tout ou partie d’un contenu déjà publié sans citer les sources. Cette pratique peut constituer une atteinte à la déontologie dans le cas où le document ou les extraits réutilisés ont déjà fait l’objet d’une publication, car ils ne respectent pas l’obligation de ne soumettre que des travaux originaux. »

Affaire Étienne Klein : un acharnement ?

Même si nous comprenons la déception des lecteurs d’Étienne Klein, nous avons trouvé les réactions de certains de ses défenseurs complètement irrationnelles. Certains nous ont accusés de vouloir « prendre la place d’Étienne Klein » ou de vouloir « régler des comptes avec ce scientifique »! Nous travaillons depuis 2012 sur ces questions de fraude académique et sur la place des femmes en recherche scientifique. Comme beaucoup de ses lecteurs, nous regrettons qu’Étienne Klein se soit mis dans cette situation délicate, qui aura, sans doute, des conséquences désastreuses sur sa carrière et sur sa réputation scientifique.
Nous ne connaissons pas Étienne Klein et nous n’avons aucun conflit d’intérêt, ni avec lui personnellement, ni avec les institutions qu’il représente. Nous avons déjà publié sur l’affaire du biologiste Olivier Voinnet, membre de l’Académie des Sciences, et d’autres cas de fraude académiques en France ou à l’étranger. Nous avons pu montrer, dans un de nos articles précédents, comment le silence des institutions, en essayant de protéger des fraudeurs tel que Paolo Macchiarini, a coûté la vie à sept patients et a conduit à un grand « scandale au pays du Nobel« .
Ce que beaucoup de gens ignorent est que derrière ces crimes de plagiat, il y des victimes, dont des jeunes chercheurs qui sont souvent plagiés par leurs directeurs. Un(e) jeune chercheur(se) plagié(e) se trouve souvent contraint(e) d’arrêter sa carrière ou de la réorienter, notamment lorsque l’on est confronté au silence et à la protection des institutions de ces directeurs plagiaires.

Après avoir lu notre article précédent sur cette affaire, un écrivain célèbre, nous a écrit : « je vous ai lue très attentivement. Pour l’intérêt du sujet et la richesse de l’article. Mais aussi pour un intérêt personnel : j’ai moi-même été victime d’un  pillage sidérant. De la part d’une célébrité, qui n’avait pas besoin de ça. » Ce plagiat a eu des conséquences très grave sur la santé de cet écrivain, notamment qu’il est dans l’incapacité financière de lancer une procédure judiciaire pour défendre ses droits d’auteur.

Geneviève Koubi, Professeure et auteure de livres sur le plagiat, a écrit un très bon texte sur ce sujet :

« Le plagiat consiste en une usurpation du rôle de chercheur, il révèle une imposture. Il n’est pas falsification, il est confiscation de la substance de l’idée créatrice à celui qui l’a délivrée ; il n’est pas déformation, il est captation de la pensée novatrice de celui qui l’a avancée. Se saisissant de l’avant-texte, il s’accapare de l’originalité de la réflexion, de l’inventivité du raisonnement d’un autre. Il fait croire à une indépendance d’esprit que le plagiaire ne peut, en définitive, honorer tant la source d’inspiration n’est pas mise en évidence. A mon avis, ce sont ces segments qui devraient désormais être problématisés.« 

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