La duplication des publications scientifiques

Comment peut-on définir la duplication des publications

La duplication des publications (on parle également de publications multiples ou de publications redondantes) consiste à republier le même travail de recherche, en partie ou dans son intégralité, sans référence transparente et visible à la publication initiale [1]. Elle constitue une méconduite scientifique qui peut conduire à la rétractation de la publication redondante. En anglais, les expressions qui sont utilisées pour décrire ce phénomène sont « duplicate publication« , « redundant publication« , « text recycling » ou aussi « salami slicing« . Cette dernière expression décrit une approche qui consiste à découper les résultats d’une étude ou d’un projet de recherche pour les publier séparément dans une plusieurs articles.

Il ne faut pas confondre cet acte avec la publication du même article de manière non autorisée par un tiers, ce qui constitue un plagiat ou une violation des droits d’auteur (ou souvent les deux en même temps).

Une règle qu’on appelle la Règle d’Ingelfinger (the Ingelfinger rule), d’après le nom du précédent rédacteur en chef de la revue New England Journal of Medicine (NEJM) vise à limiter la duplication des publications.  Franz J. Ingelfinger a formulé une politique pour ne pas autoriser la duplication des publications mais aussi pour faire respecter les embargos de publication. Il a publié, en 1969, un article [2] pour expliquer cette règle et la politique du NEJM, qui a été suivie par d’autres revues. En 1981, Arnold S. Relman a publié un article pour préciser cette règle, qui est considérée par certains scientifiques comme un frein à la diffusion de la recherche scientifique.

D’autres revues scientifiques telles que le BMJ (The British Medical Journal) exige de l’auteur une copie de l’article déjà publié dont le contenu se chevauche de plus de 10% avec le contenu de l’article qui a été soumis à BMJ. Le journal précise dans sa politique d’édition :

«Lorsqu’un article est soumis à BMJ, si son contenu se chevauche de plus de 10% avec un article déjà publié, ou un travail soumis à une autre revue, nous exigeons de l’auteur qu’il nous transmet ces articles.»

Hervé Maisonneuve, médecin et spécialiste de la rédaction médicale et scientifique, considère la duplication des articles comme «le biais miroir de la non-publication des études négatives». L’auteur a écrit dans un billet [3], qu’il a publié, le 18 octobre 2011 :

«Le problème est bien la multiplication des publications des mêmes données, ou duplication des publications. La prévalence des duplications est inconnue. Plus de 5 % des publications seraient dupliquées.»

Dans son guide  » promouvoir une recherche intègre et responsable « , publié en juillet 2014, le comité d’éthique du CNRS (COMETS) interdit «la publication des mêmes travaux dans plusieurs journaux». Le guide recommande également d’éviter « le fractionnement des résultats dans plusieurs publications » (Fig. 1).

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 Fig. 1 Copie de la page 11 du guide du comité d’éthique du CNRS.

L’auto-plagiat est-il une duplication ?

Dans certains cas, oui, Eldon R Smith, éditeur de la revue the Canadian Journal of Cardiology,  nous explique :

«Si un auteur publie deux fois le même article, il (elle) est coupable, non seulement, d'une fraude de la duplication des publication, mais aussi de plagiat; Dans ce cas, l'auteur s'est auto-plagié.» [4]

Un exemple très connu pour illustrer ce cas de fraude est l’article de Marshall Schminke sur l’intégrité scientifique. Cet auteur a publié, en 2009, un article intitulé « Ethics and Integrity of the Publishing Process: Myths, Facts, and a Roadmap»dans la revue Academy of Management Review [5]. Deux années après, il duplique le même article dans la revue Management and Organization Review [6]. Il plagie donc son propre texte. Le second article a été rétracté par l’éditeur, qui a publié une notice détaillée (Fig. 1).

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 Fig. 2 Rétractation de l’article dupliqué de Marshall Schminke.

Pourquoi la duplication des publication constitue un problème?

En janvier 2015, Elizabeth Wager a publié un article intéressant qui répond à cette question [7]. L’auteur donne trois raisons qui expliquent pourquoi les revues doivent interdire la multiplication des publications :

1- La duplication peut biaiser les résultats des méta-analyses et des enquêtes

Les publications redondantes peuvent biaiser les méta-analyses. L’auteur explique que les recommandations médicales sont de plus en plus basées sur l’évaluation de toute la littérature médicale. Lorsque plusieurs publications sur un traitement existent, les techniques de méta-analyse peuvent être utilisées pour combiner statistiquement les résultats de ces études afin d’évaluer, par exemple, l’efficacité d’un traitement. Inclure plusieurs fois la même étude dans une méta-analyse peut biaiser le résultat. Des chercheurs ont conduit des études pour évaluer l’impact des publications dupliquées sur les résultats des méta-analyses [8-9].

2- La duplication peut altérer l’utilisation des ressources des revues.

L’auteur explique :

« Trouver les pairs qui ont l’expertise pour évaluer les articles soumis à une revue constitue un grand défi pour les rédacteurs de ces revues. Les examinateurs sont généralement pas rémunérés, mais sont prêts à consacrer du temps pour évaluer le travail de leurs pairs, sachant que, quand ils soumettrons eux-même leurs propres travaux de recherche, un service similaire leur sera rendu par d’autres pairs. Ce comportement altruiste constitue la base de la publication scientifique. Le temps des examinateurs est donc précieux, les éditeurs des revues ne veulent surtout pas le gaspiller. Sans oublier que le temps passé sur l’évaluation d’un manuscrit est pris sur le temps de l’activité du chercheur. Par conséquent, les journaux ne veulent pas gaspiller le temps des examinateurs sur des articles qui ont déjà été évalués par des pairs et publiés dans d’autres revues (ce qui explique aussi pourquoi les revues ne permettent pas aux auteurs de soumettre leur travail à plus d’une revue en même temps, même si leur intention est de le retirer quand il sera accepté par l’une des revues)

L’auteur ajoute également le gaspillage qui concerne le formatage des articles, leur indexation et leur mise en ligne. On peut également ajouter le temps pour chercheur des examinateurs et leur envoyer les manuscrits à évaluer, ainsi que le temps utilisés pour les échanges entre les éditeurs et les auteurs.

3- La duplication peut falsifier le processus de l’évaluation académique des chercheurs

Les chercheurs  sont souvent récompensés par leur productivité scientifique. Les publications constituent un des éléments qui sont utilisés pour les évaluer. Obtenir des financements, un grade académique, une promotion se base souvent sur le nombre et la qualité des publications. Ces dernières, lorsqu’elles sont dupliquées, ont tendance à gonfler le dossier d’un chercheur et à biaiser le processus de l’évaluation des chercheurs.

La duplication peut également empêcher certains auteurs de publier leurs travaux. En effet, les revues, notamment celles qui sont imprimées, ont une limite en terme de nombre d’articles et de pages à publier. Dupliquer les publications peut conduire à une utilisation inefficace des ressources des revues scientifiques.

Dans quelles circonstances la duplication des publications est autorisée?

Dans certaines circonstances, la duplication des articles est autorisée. Elizabeth Wager nous présente deux situations [7] :

  • a) Les guides : Ces derniers sont souvent publiés dans plusieurs journaux. L’auteur cite l’exemple du CONSORT (Consolidated Standards of Reporting Trials) [10], qui constitue un ensemble de recommandations pour reporter les essais randomisés contrôlés (ERC), qui a été publié dans plus de huit revues. L’auteur cite également les guides de COPE (the Committee on Publication Ethics) [11] et ceux de l’ICMJE (The International Committee of Medical Journal Editors) [12].
  • b) La traduction : Dans certaines circonstances, des auteurs, afin de diffuser leurs travaux dans leur langue nationale, peuvent demander l’accord de la première revue pour traduire et republier leur article dans une seconde revue.

Cependant cette duplication doit être effectuée de manière transparente et avec une autorisation explicite des éditeurs (l’éditeur de la première revue et l’éditeur de la seconde revue dans laquelle sera publiée la duplication). Le guide de l’ICMJE précise les circonstances dans lesquelles une duplication est autorisée et exige le respect de six conditions, dont l’obligation d’informer les lecteurs, pour permettre cette redondance [1].

Comment détecter les publications dupliquées?

Les duplications de publication sont souvent détectées par les lecteurs. Les éditeurs disposent seulement d’outils limités pour détecter de telles méconduites scientifiques. Une initiative a été lancée par l’équipe du Dr Harold Garner à l’université Texas Southwester pour créer une base de données contenant les publications redondantes. Cette initiative a été appelée Déjà Vu [13-14]. Cette équipe a développé un outil qu’ils ont appelé eTBLAST pour la détection des similarités dans les textes. En 2013, Qi et ses collègues [15] ont proposé une stratégie pour détecter les publications dans les bases de données PubMed, EMBASE et Cohrane Library.

Dans certains cas, la duplication n’implique pas forcément la présence d’un cas de fraude. Nous présentons, ci-après, un cas qui a été identifié par un lecteur mais les investigations ont révélé qu’il ne s’agit pas d’une fraude de publications multiples :

« Two Articles: Similar, Not the Same »

Récemment, un lecteur a alerté le rédacteur en chef de la revue Journal of Foot and Ankle Surgery (JFAS) pour signaler une duplication. Il s’agissait de l’article de Wu Dy, « A retrospective study of 63 hallux valgus corrections using the osteodesis procedure » [16], qui a été publié dans cette revue le 27 novembre 2014. Un article similaire a été co-signé parle même auteur, en parallèle, dans la revue Clinical orthopaedics and related research (CORR), en janvier 2015 [17].
Après investigation, l’éditeur a apporté des précisions concernant la réalité des deux manuscrits. En effet, l’auteur a soumis, le 19 décembre 2013, son premier manuscrit au JFAS. Cette publication n’a été publiée que le 01 septembre 2014. Ensuite l’auteur a soumis au CORR, le 4 avril 2014, le deuxième article, qui a été accepté pour publication le 9 septembre 2014.
L’éditeur a considéré que « dans l’ensemble, les objectifs des deux manuscrits étaient essentiellement les mêmes. Cependant il ne s’agissait pas des mêmes cohortes de patients ». L’éditeur a publié une clarification, « two Articles: Similar, Not the Same » [18], afin d’expliquer aux lecteurs qu’il ne s’agit pas d’un cas de publication multiple.

Comment les éditeurs doivent répondre aux fraudes de duplication ?

L’organisme COPE a proposé un diagramme qui décrit la démarche à suivre pour gérer un cas de duplication de publication [11]. COPE recommande de rétracter la publication dupliquée et que l’éditeur doit publier une notice pour informer les lecteurs et informer l’institution de l’auteur.

Références

    1. The International Committee of Medical Journal Editors. Recommendations for the conduct, reporting, and publication of scholarly work in medical journals. Disponible à www.icmje.org (consulté le 18septembre 2015).
    2. Franz J. Ingelfinger Definition of « sole contribution ». N Engl J Med. 1969 Sep 18;281(12):676-7. No abstract available. PMID: 5807917
    3. Le biais miroir de la non-publication des études négatives : la duplication des articles. Rédaction Médicale et Scientifique. 18 octobre 2011. (consulté le 18 septembre 2015).
    4. Eldon R Smith Plagiarism, self-plagiarism and duplicate publication Can J Cardiol. 2007 February; 23(2): 146–147. PMCID: PMC2650652.
    5. Schminke, M. 2009. Editor’s comments: The better angels of our nature – Ethics and integrity in publishing process. Academy of Management Review, 34(4): 586591.
    6. Schminke, M., & Ambrose, M. L. 2011. Ethics and integrity in the publishing process: Myths, facts, and a roadmap. Management and Organization Review, 7(3): 397406.
    7. Wager E. Why is redundant publication a problem?  Int J Occup Environ Med. 2015 Jan;6(1):3-6. No abstract available. PMID: 25588220
    8. Choi WS, Song SW, Ock SM, Kim CM, Lee J, Chang WJ, Kim SH. Duplicate publication of articles used in meta-analysis in Korea. Springerplus. 2014 Apr 9;3:182. doi: 10.1186/2193-1801-3-182. eCollection 2014. PMID: 24808996
    9. Ramèr MR, Reynolds DJ, Moore RA, McQuay HJ. Impact of covert duplicate publication on meta-analysis: a case study.  BMJ. 1997 Sep 13;315(7109):635-40. PMID: 9310564
    10. Schulz KF, Altman DG, Moher D. CONSORT 2010 Statement: updated guidelines for reporting parallel group randomised trials. BMJ 2010;340:c332.
    11. The Committee on Publication Ethics (COPE) flowchart: what to do if you suspect redundant (duplicate) publication. http://publicationethics.org/files/u7140/redundant%20publication%20B_0.pdf
    12. The International Committee of Medical Journal Editors. Recommendations for the Conduct, Reporting, Editing, and Publication of Scholarly Work in Medical Journals. Mise à jour en décembre 2014. Accessible à http://www.icmje.org/icmje-recommendations.pdf (consulté le 18 septembre 2015).
    13. Errami M, Hicks JM, Fisher W, Trusty D, Wren JD, Long TC, Garner HR. Déjà vu–a study of duplicate citations in Medline. Bioinformatics. 2008 Jan 15;24(2):243-9. Epub 2007 Dec 1. PMID: 1805606
    14. Errami M, Sun Z, Long TC, George AC, Garner HR. Deja vu: a database of highly similar citations in the scientific literature. Nucleic Acids Res. 2009 Jan;37(Database issue):D921-4. doi: 10.1093/nar/gkn546. Epub 2008 Aug 30. PMID:18757888.
    15. Qi X, Yang M, Ren W, Jia J, Wang J, Han G, Fan D. Find duplicates among the PubMed, EMBASE, and Cochrane Library Databases in systematic review. PLoS One. 2013 Aug 20;8(8):e71838. doi: 10.1371/journal.pone.0071838. eCollection 2013. PMID: 23977157
    16. Wu DY. A retrospective study of 63 hallux valgus corrections using the osteodesis procedure. J Foot Ankle Surg. 2015 May-Jun;54(3):406-11. doi: 10.1053/j.jfas.2014.09.011. Epub 2014 Nov 27. PMID: 25435009
    17. Wu DY, Lam KF. Osteodesis for hallux valgus correction: is it effective? Clin Orthop Relat Res. 2015 Jan;473(1):328-36. doi: 10.1007/s11999-014-3938-6. Epub 2014 Oct 28. PMID: 25349035
    18. Malay DS. Two Articles: Similar, Not the Same. J Foot Ankle Surg. 2015 Aug 22. pii: S1067-2516(15)00378-6. doi: 10.1053/j.jfas.2015.08.006. PMID: 26306888

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